19 septembre 2006
Ouvrir ou ne pas ouvrir une lettre anonyme
Le dilemme d’Evelyne était redoutable.
Mais Évelyne ne manquait pas d’astuces: elle examina attentivement
l’enveloppe, remarqua que mise à part la publicité pour l’hôtel Cyprus
elle ne portait pas de signe distinctif identifiable —date, nom, marque
quelconque… Elle devait bien sûr porter des empreintes digitales:
celles de l’adolescent car, impressionnée par sa beauté elle gardait
une image très nette de sa présence et se souvenait qu’il n’avait pas
de gants; les siennes puisqu’elle l’avait maniée sans beaucoup de
précautions; peut-être celles de la femme de ménage; celle enfin, au
moins, de son collègue qui l’avait extraite du tiroir… ce qui, pour une
enveloppe faisait beaucoup. Elle ne constituait donc pas un objet
intéressant pour une enquête quelconque et elle pouvait la manipuler
sans trop de problèmes moraux (elle en était encore à l’époque de sa
carrière où les cours de l’école de police influaient sur ses
comportements, même si cette influence, avec le temps, tendraient à
s’estomper au point de finir par totalement disparaître). Elle emporta
l’enveloppe chez elle.
Le soir même, bébé couché, papa devant la télé, juste avant d’entamer sa lecture de la Disparition du Général Proust
—Roman qu’elle avait acheté ce jour-là d’occasion au marché—, elle
soumit la transparence de la lettre à la lumière d’une torche
puissante: elle ne vit pas grand chose sinon que, apparemment, elle
contenait une lettre dont elle ne parvint cependant à rien lire parce
que la feuille de papier étant repliée deux fois sur elle-même, les
caractères se chevauchaient. Consciente de franchir une étape dans la
faute professionnelle, elle se décida à soumettre l’enveloppe au jet de
vapeur de sa machine à café italienne (un cadeau de Noël de sa
belle-mère qui ne supportait pas le café médiocre) pour la décoller
avec soin. Elle y parvint sans trop de peine. Soucieuse de ne pas
aggraver son cas et consciente par profession que la feuille interne
devait être vierge de tout apport externe, elle revêtit une paire neuve
de gants de cuisine en latex blanc.
L’enveloppe contenait une feuille de papier crème. Elle la sortit.
28 septembre 2006
Comment se désintéresser d'une affaire
C’est Évelyne qui reçoit l’appel d’Antoine Lahorte lui apprenant que son groupe venait de découvrir un cadavre dans la grotte d’Arnette. Ayant toujours dans la poche la lettre qui lui annonçait ce fait, cette nouvelle ne la surprend pas… «Qu’est-ce qu’on doit faire demande l’homme au bout du fil?» Le réflexe professionnel dicte à Évelyne sa conduite: «Ne bougez pas, on arrive.» Elle raccroche, se lève de son siège, va vers la porte du bureau de la commissaire, frappe… «Qu’y a-t-il?» demande la voix d’Albertine Mollet. «Un cadavre» dit Évelyne, «Encore, rétorque la commissaire qui ajoute, mais qu’est-ce que vous attendez pour entrer?» La jeune policière entre, se trouve face à sa supérieure qui vient de poser son livre sur son bureau et feint d’être occupée à signer des papiers divers: «Des promeneurs ont trouvé un cadavre dans une grotte du côté de l’hippodrome», dit-elle. «On y va, dit Albertine se levant, Dutronc, Marimbeau, venez avec moi, on prend le quatre-quatre!… Évelyne, appelez les Eaux et Forêts qu’ils envoient quelqu’un au carrefour… pour nous guider et nous ouvrir les barrières ». Quelques secondes après, la sirène de la voiture de police met de l’animation dans les rues de la ville.
«Inutile que je donne la seconde lettre, se dit Évelyne, ils ont trouvé le cadavre, j’ai un peu trop attendu… Ce serait idiot de prendre des risques» Puis elle pense: «D’autant que si c’est dans la forêt, ça concerne la gendarmerie, ça ne nous concerne plus…» Elle sort la lettre de la poche de son pantalon d’uniforme, la déchire soigneusement en morceaux minuscules puis, sur un prétexte quelconque, quitte son bureau et va faire disparaître le tout dans les toilettes.
07 octobre 2006
Un adolescent en rollers
Attendant que son collègue revienne d’acheter leurs deux doner kebab, Évelyne, dans la voiture de service, vitre entrouverte, profitait du soleil —rare en cette saisons— qui lui chauffait agréablement le visage quand une lettre atterrit sur ses genoux. Surprise, elle eut tout juste le temps de voir fuir sur ses rollers la silhouette svelte de l’adolescent qui lui avait remis ses deux lettres précédentes. Elle n’eut même pas le temps de sortir de son véhicule qu’il était déjà entré dans le parc du château, inatteignable.
Son premier réflexe fut de regarder si son collègue avait été témoin de cet incident mais non, à travers la vitrine du petit commerce, elle pouvait voir sa silhouette floue: il semblait bien trop occupé à passer sa commande. Sans prendre le temps de l’examiner, elle enfouit la lettre dans son blouson de police
Bien que n’étant pas d’une grande vivacité d’esprit et que sa capacité d’imagination soit des plus moyennes, Évelyne n’était pas sans penser que, plus encore que les deux précédentes, cette lettre ne pouvait que lui proposer des désagréments: elle avait en effet vu d’un coup d’œil que l’enveloppe était, comme les précédentes, marquée du sigle de l’hôtel Cyprus. Elle ne pouvait qu’en conclure qu’elle devait contenir la même sorte de message anonyme. Évelyne sentait qu’elle s’était maintenant enferrée dans le mensonge, les événements prenaient un tour très désagréable: il lui fallait choisir entre blâme et complicité.
«Voilà ton kebab» dit son collègue Loubet rentrant dans la voiture, «Je t’ai pris aussi un Coca… j’espère que ça te va!» Évelyne, plongée dans ses pensées, ne répondit pas; «Ça te va?» insista son collègue. Oui, ça lui allait… «Bon, faut aller faire un tour à Recloses, paraît qu’il y a un problème dans un cimetière… On bouffe en route!» Évelyne ne répondit pas. Loubet mit le moteur en route.
11 octobre 2006
Prise au piège
La troisième lettre commençait ainsi: «ce n’est pas si facile de tuer quelqu’un… pourtant je ne pense plus qu’à ça depuis que j’ai accompli mon premier meurtre et il me tarde de recommencer… Je vous avais averti: deux fois… je vous ai écrit pour vous inciter à jouer avec moi mais vous ne faites rien comme si vous vous moquiez de ce que j’accomplis. Je vous ai dit que je m’ennuyais, j’espérais que nous pourrions jouer ensemble et que vos recherches donneraient à ma vie un peu de stimulant. Mais non, vous restez inerte. Je vais donc recommencer. Il faudra bien sûr que les circonstances s’y prêtent… je n’attendrai pas longtemps…»
Évelyne avait attendu d’être chez elle pour ouvrir la lettre, attendu que ses enfants soient couchés, que son mari s’effondre dans un quelconque match de foot et ce qu’elle lisait maintenant l’atterrait: elle ne savait plus que faire. Elle se rendait bien compte qu’elle aurait dû remettre les deux premières lettres plutôt que les détruire, que quelque chose se jouait là qui la dépassait. Prendre des initiatives n’était pas son fort. Elle préférait obéir aux ordres, ça lui évitait de penser; donc d’éviter de se tromper…
Elle poursuivit sa lecture: «Faites-moi confiance, mon prochain acte sera tellement fort que vous ne pourrez plus l’ignorer. Le monde entier entendra parler de moi!…»
Évelyne pensa que c’était la lettre d’un fou et qu’elle était prise au piège: quoi qu’elle fasse maintenant, elle était perdue, pas moyen de s’en tirer… Elle était au bord des larmes, n’avait personne à qui se confier, personne de suffisamment fiable qui saurait la soutenir et l’aider à trouver une solution. Inutile de compter sur son mari, il l’engueulerait d’abord puis, respectueux de l’ordre et craignant d’être impliqué, balancerait tout à la police cette pensée l’effraya encore davantage, ainsi elle était déjà du côté des coupables; ses supérieurs n’avaient pas de sympathie particulière pour elle; ses collègues ne vivaient que chacun pour soi. L’époque était à l’égoïsme… Elle n’avait ni amant, ni amie confidente, elle n’avait pas de confesseur et ne consultait pas de psychiatre. L’évidence de sa totale solitude lui donna envie de mourir.
17 octobre 2006
Perplexité
Évelyne mène son enquête.
Depuis que sa décision était prise, Évelyne se sentait soulagée. Elle n’avait, bien sûr, jamais mené d’enquête seule mais elle avait participé à quelques unes: recherche d’automobilistes en délit de fuite, recherche de jeunes ayant accompli de petits larcins dans divers commerces de la ville, surveillance de petits dealers, participation à des enquêtes dans l’intérêt des familles, recherche d’identités de clochards en coma éthylique… Elle avait quelques idées sur la façon de procéder.
Évelyne n’était pas d’une intelligence supérieure mais elle n’était pas non plus complètement stupide: elle savait qu’elle ne pourrait compter que sur elle même et savait qu’elle ne devrait utiliser les outils à la disposition du commissariat qu’avec beaucoup de précautions. Mais elle avait aussi quelques atouts dans sa manche. Notamment, le visage de l’adolescent qui lui avait apporté les lettres était si présent dans son esprit qu’elle se savait capable d’en constituer un portrait-robot. D’autre part, si cet adolescent était venu à trois reprises c’est qu’il devait résider dans un rayon relativement court et qu’il devait aussi, d’une façon ou d’une autre, être en liaison avec le corbeau. Peut-être même était-il le corbeau… Bien qu’Évelyne pense qu’elle ne le voyait pas capable de déterrer seul un cadavre dans le cimetière de Recloses et de le transporter quinze kilomètres plus loin dans la grotte d’Arnette. Il ne lui avait pas paru être très athlétique ni assez vieux pour avoir un permis de conduire (bien qu’elle ait déjà eu l’occasion d’arrêter des jeunes gens conduisant sans permis).
Malgré tout ces raisonnements, la beauté de l’adolescent au profil florentin, son aspect angélique —malgré le noir absolu de sa chevelure coupée à la page—, radieux, l’élégance de sa silhouette… lui paraissaient incompatibles avec des actions criminelles. Quelque chose clochait… Elle en avait une intuition forte. Cependant, ce qui importait avant tout, c’était de le retrouver.
Évelyne réfléchit longuement à la stratégie qu’elle va mettre en œuvre.
21 octobre 2006
Obsédée
Depuis qu’elle avait pris sa décision, Évelyne ne pensait plus qu’à ça: il lui fallait à tout prix retrouver son bel adolescent au profil florentin (ou vénitien… mais sur ce détail elle ne se battrait pas…). Cette concentration excessive sur un seul objet provoquait de sa part de la distraction, une distraction croissante; le visage de l’adolescent masquait tout le reste. Si on ne fixe qu’un point de la carte, les autres échappent. Évelyne avait l’esprit fixé sur la silhouette de l’adolescent, sur sa coupe de cheveux, sa grâce, sa légèreté, la couleur sombre de ses yeux; et tout le reste lui échappait: elle était désormais incapable de la moindre concentration ni sur son travail ni sur ses activités ménagères… Elle n’avait plus envie de s’occuper de ses enfants ni de son mari. Une jeune chose lui importait désormais: retrouver cet adolescent. Et pour cela, il lui fallait inventer des prétextes, n’importe quel prétexte pour libérer du temps, elle ne supportait plus de rester enfermer au commissariat pour s’occuper des affaires courantes, recevoir du public, répondre au téléphone… Les taches routinières qui étaient les siennes et que, jusque là, elle accomplissait sans trop y penser, lui devenaient des corvées insupportables: elle n’avait plus aucune envie de dresser des procès-verbaux, de chasser les clochards qui importunaient les passants, d’aller écouter les plaintes diverses de quelque commerçant que ce soit, ni d’écouter les vieilles dames dont un jeune, plus ou moins facétieux, avait arraché le sac à main.
La commissaire Albertine Mollet n’avait rien d’un Sherlock Holmes —et d’ailleurs personne ne lui avait jamais demandé de montrer qu’elle pouvait en être un—, elle faisait son métier, comme elle pensait qu’il fallait le faire, sans enthousiasme excessif ni abandon extrême. Elle ne demandait pas à ses subordonnés de faire du zèle, mais elle ne supportait pas qu’il ne remplisse pas avec consciences les tâches qui leur étaient assignées. Le problème d’Évelyne était donc de se faire charger d’une mission qui, sans éveiller les soupçons de sa hiérarchie, lui permettrait de mener son enquête personnelle. Elle était persuadée que, de toutes façons, elle aboutirait vite, c’était une affaire d’un ou deux jours, trois tout au plus car son plan d’enquête était prêt, les lieux fréquentés par les adolescents n’étaient pas très nombreux. Celui qu’elle cherchait devait avoir quatorze ou quinze ans, elle devait donc rechercher dans les collèges, peut-être les lycées, visiter les deux commerces de jeu vidéo, passer à la maison des jeunes et peut-être, si cela ne suffisait pas, voir les clubs sportifs et l’école de musique… Fontainebleau est une petite ville où il n’est pas facile de se perdre, elle trouverait vite des indices. Elle décida donc d’inventer une affaire. Évelyne habitait dans une petite résidence tranquille de cadres moyens en bordure de la ville et de la forêt. Il ne s’y passait jamais rien. Elle inventa un cambriolage. Sachant une de ses voisines absentes pour la journée, un matin, avant de partir à son travail au commissariat, elle en escalada le balcon, brisa une vitre, versa le contenu de quelques tiroirs à terre et, avec un feutre effaçable (elle n’allait quand même pas détériorer le cadre de vie de sa voisine), inscrivit sur un mur «Ça t’aprendra, on reviendrat», signé «Hells Angels» et attendit le lendemain que sa voisine revienne.
27 octobre 2006
L'agent Bergotte et l'adolescent
Évelyne Puget avait facilement convaincu l’agent Bergotte de la laisser prendre la direction des opérations: il ne demandait que ça. Ils étaient d’abord allés dans la résidence modeste où elle habitait et, sous prétexte que dans ce quartier il n’était pas prudent de laisser une voiture de police sans protection, Albertine était allée, seule, enquêter chez la personne qui s’était plainte d’un cambriolage. En fait elle n’y était pas allée. Elle était allée chez elle où, le plus tranquillement du monde, elle avait constitué, sur l’ordinateur portable du service, un portrait robot de l’adolescent qu’elle voulait retrouver. —j’ai ce qu’il nous faut annonça-t-elle à Bergotte qui somnolait tranquillement dans la voiture garée au soleil, un portrait robot d’un adolescent… —Encore un de ces sales mômes! grommella Bergotte qui avait une forte propension à croire que tous les adolescents étaient des délinquants en puissance depuis que le sien, au cours de son divorce, avait demandé d’être sous la garde de sa mère. —Regarde (c’est Albertine qui parlait), j’ai un portrait-robot, un voisin aurait aperçu ce gamin qui sortait par la fenêtre à deux heures du matin. —Qu’est-ce qu’il faisait là? —Le voisin? —Non, le gamin? —Ça, faudra lui demander. En tous cas, il faut le retrouver. T’as une idée? Bergotte n’en avait pas. Il n’en avait jamais. Il faisait ce qu’on lui demandait de faire, au plus juste, à l’économie, c’était tout; et ça, pour l’heure, ça convenait bien à la petite Évelyne. —Bon, on va d’abord faire le collège du coin.
A la fin de la journée, Évelyne, flanquée d’un Bergotte qui, de plus en plus indifférent, n’agissait guère que comme un automate, avait rencontré les principaux d’éducation des quatre lycées et des cinq collèges, publics ou privés, de la ville. Sans succès: personne ne connaissait ce bel adolescent. L’affaire se compliquait. Évelyne commençait à se demander si son portrait robot était bien efficace. Pourtant, bien qu’elle ne l’ai vraiment vu que la première fois, elle était persuadée que l’image qu’elle montrait était ressemblante: profil fin, visage à l’ovale parfait, bouche petite mais sensuelle, yeux allongés, regard comme filtré par de longs cils, coiffure à la page avec une frange tombant presque sur les sourcils et une coupe mi-longue dans le cou, cheveux noirs de jais… Elle ne pouvait pas se tromper à ce point. Il ne pouvait tout de même pas être encore à l’école primaire! Elle hésita, se demanda (car en parler à Bergotte n’aurait produit rien d’autre qu’un «comme tu veux» résigné) si elle allait voir la Directrice de celle du centre, mais non, il n’était pas possible qu’il soit si jeune… Il fallait voir autre chose. Elle entraîna Bergotte dans le seul café fréquenté par les adolescents: rien là encore… puis à la maison de jeunesse, à l’école de musique, au centre interculturel d’Avon… Rien, rien, rien… Son adolescent était inconnu, ne disait rien à personne, n’évoquait pas le moindre souvenir, aucune hésitation, il était introuvable. —Bon, va falloir rentrer, suggéra Bergotte, le temps passe et j’ai bientôt fini mon service! —Il reste encore une heure! —Je préfèrerai être revenu au poste avant, je ne veux pas partir en retard… L’enthousiasme de son coéquipier faisait plaisir à voir. Il est vrai que, lui n’avait pas de raison précise de retrouver ce gamin, que ce n’était qu’une affaire de routine sans importance. D’ailleurs, pour Bergotte, mis à part ses repas et son cognac du soir, tout était sans importance… Ils avaient garé leur véhicule en bordure de forêt, près du cimetière juif et de la gendarmerie, un espace d’un calme parfait propice à la réflexion. —On a bien fait tous les collèges et lycées, demanda Évelyne? — J’en connais pas d’autre… —Bon, alors on rentre, j’aurai encore tout demain pour trouver… —T’as raison… mais demain je suis pas de service, faudra que tu trouves quelqu’un d’autre… —T’en fait pas pour ça, je m’en occupe. —On y va? —On y va!
31 octobre 2006
Un cercle vicieux
Quand elle arriva au commissariat ce matin-là, Évelyne Puget n’avait plus qu’un jour pour trouver son bel adolescent… or il pleuvait à verse: ce n’était pas un bon présage d’autant qu’Albertine Mollet, la commissaire, qui venait elle aussi d’arriver, l’accueillit d’un —Où en êtes vous dans votre farfouillage? Peu réjouissant. Évelyne n’avait pu qu’esquiver: —Ça avance, je suis sur une piste. —Dépêchez-vous de régler ça, il y a quand même des choses plus importantes… Bloch va venir avec vous… Bloch, c’était pas un cadeau: un jeune con aux dents longues, tout juste sorti de l’école de police, qui se voyait déjà patron de la PJ et qui considérait tous ses collègues comme des imbéciles. —On y va, dit Bloch, où en êtes-vous? Elle lui avait sorti son portrait robot, lui avait résumé les recherches accomplies la veille. —Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Faire la sortie des écoles me semble une démarche non rationnelle. Tu as regardé dans le fichier? Elle n’avait pas regardé dans le fichier. Et pour cause: cela revenait à accuser officiellement l’adolescent du cambriolage qu’elle avait commise elle-même; d’autre part elle ne pouvait avouer qu’elle le recherchait en fait pour complicité dans trois affaires classées par sa hiérarchie: assassinat d’un SDF, profanation d’une tombe et incendie volontaire d’une maison de recherche. Elle était dans de mauvais draps. Bloch n’était vraiment pas un cadeau… Bloch regarda dans le fichier. Rien. Pas étonnant, l’adolescent n’avait sûrement jamais commis de cambriolage… —Bizarre, dit Bloch sentencieux, je ne vois pas pourquoi ce gamin se mettrait tout à coup à venir cambrioler dans l’appartement de cette femme. Où ils font ça en bande pour faire les cons, ou ils sont déjà repérés pour diverses choses. Je ne comprends pas… Ça colle pas… Elle affirma qu’elle avait des témoignages. —Ça t’ennuie si je les revois? Ça l’ennuyait. Beaucoup même… Crispation, voix coléreuse, ergots, elle fit semblant de se vexer: —Tu me prends pour quoi? C’est pas le premier travail que je fais, tu m’emmerdes… Bloch se voulait diplomate: pas question de se mettre ses collègues à dos: —Ok, scuse… Si on analyse la situation, tu cherches un gamin que personne ne connaît. Donc il vient d’ailleurs. D’où? That’s the question car le ailleurs est vaste. Une solution possible, il fait partie d’une bande qui utilise des mineurs, un étrangers. Est-ce qu’il y a eu d’autres cambriolages ces jours-ci? Consultation des fichiers: rien depuis huit jours sur le territoire du commissariat. —Ça marche pas… Y a quelque chose qui cloche. C’est un cambriolage bidon, rien de sérieux n’a été volé. Juste un peu de désordre… C’est pas un truc de pro… Qui et pourquoi a pu cambrioler ta voisine? Ça ressemble plus à un acte de vandalisme qu’à autre chose. Une vengeance? Mais ta bonne femme ne le connaît pas…Bloch commençait à l’énerver, elle se sentait de plus en plus piégée… —Tu penses ce que tu veux, mais moi je vais continuer mon enquête… —Où? —J’ai pensé aux salles de jeux électroniques… —Ni plus intelligent ni moins con qu’autre chose, dit Bloch sur un ton blasé, faire ça ou peigner la girafe… —Tu fais chier! On y va? —Allons-y…
02 novembre 2006
Un sandwich arrosé de flotte
Rien dans la matinée, bredouilles: Évelyne Puget et Maurice Bloch n’ont pas le moindre début de piste. Évelyne ne sait plus si elle doit s’en inquiéter ou s’en réjouir, elle s’est emprisonnée dans un tel nœud de mensonges qu’elle ne sait plus que faire. Au fond, vaudrait mieux qu’elle avoue avoir échoué dans son enquête que devoir avouer tout ce qu’elle a dissimulé jusque là. Elle aurait l’air conne, se ferait engueuler, mais ça ne serait pas très grave… Déjà ce con de Bloch se réjouit: «travail stupide… nous faisons un travail stupide… tu crois qu’il n’y aurait pas mieux à faire que chercher ton soi-disant voleur de poules?…» Il la fait chier. Trop sûr de lui, trop arrogant, se prend déjà pour un superflic alors qu’il n’a encore rien fait d’intéressant: «Tu me gonfles… C’est pas moi qui t’ai demandé de venir avec moi. Alors tu la fermes…» Relations intéressantes: ils se font la gueule, ne se parlent plus. Chacun va de son côté bouffer son sandwich arrosé d’un verre de flotte. C’est pas la joie. Et la commissaire qui passe: «Alors Évelyne, cette enquête, ça avance?» Bloch ricane dans son coin, les autres flics ont un sourire ironique: «Rien pour l’instant…» «Vous n’avez plus que quatre heures, après on boucle, assez de temps perdu… Faut du résultat! Du résultat vous entendez! Ce qui m’intéresse ce sont les affaires résolues alors vous vous débrouillez sinon ça fait baisser les statistiques…» Menace implicite: la note en dépend et la suite, les poubelles brûlées et les tags à vie…
Vers 15 heures, le temps est toujours aussi merdique, humide, lourd, bas, la ville est sinistre mais une lueur d’espoir (faible… mais c’est mieux que rien) change la donne: le patron d’une salle de jeux électroniques pense avoir vu plusieurs fois le gamin, il n’en a pas une certitude absolue mais quand même, il a un visage assez remarquable. Ceci dit, il sait rien de plus. Il lui semble qu’il est venu avec d’autres, qu’ils ont joué à un jeu en ligne, mais lequel? Non il ne peut pas dire à quelle date et il n’avait aucune raison de relever leur identité: il surveille ce qui se passe sur ses écrans, c’est pas lui qui laisserait des minots se connecter à des sites pornos. En plus, ils n’ont sûrement pas besoin de lui pour ça, zont ce qui faut à la maison, ici, ils préfèrent jouer à des jeux collectifs. C’est la baston qui marche le mieux, se dézinguer les uns les autres, virtuellement s’entend… Faut voir!… Ça tire pire qu’à Verdun, Danang et beyrouth réunis. Faut dire qu’ont leur a fourni quelques exemples. Les mômes, ce qui les amuse, c’est l’idée de la mort, ils se croient tout puissants, des supermickeys qui maîtrisent la vie et la mort, plutôt la mort d’ailleurs. Faire exploser la gueule des autres, c’est ce qui les branche. Bloch met un terme: «Ok, on n’est pas là pour faire de la philo.» Il lui griffonne le numéro de téléphone du commissariat sur un post-it jaune: «S’il revient, vous appelez discrètement ce numéro…»
Retour au commissariat. Fin de l’enquête. Évelyne rentre dans les rangs. Bloch se fout de sa gueule: faut quand même rédiger un rapport, mais un rapport sur rien, ce n’est pas grand chose. Rien, c’est même pas mieux que rien… Évelyne ferme sa gueule.
04 novembre 2006
Une vie de chien
Évelyne…Confusion totale: ne sait plus que dire, penser, faire. Elle n’a pas avancé. Elle doit le reconnaître. Son idée de faux cambriolage et de faux cambrioleur la mène dans le mur. Quoi qu’elle fasse elle est dans une impasse. Elle est débarrassée de Bloch, c’est toujours ça, mais la satisfaction est maigre. Elle s’est fait assassiner par la commissaire: — Rien… vous n’avez rien trouvé? Deux jours perdus pour rien? C’est bien la dernière fois que je vous fais confiance… Bloch ricane dans son dos: —c’est pas comme ça qu’il fallait mener l’affaire… — Vous ça va… l’interrompt la commissaire qui est d’une humeur exécrable, vous n’avez pas fait mieux… —Mais… —Je ne veux plus entendre parler de ce cambriolage. On a quand même mieux à faire qu’à s’occuper des plaisanteries de gamins. —Et si le patron de la salle de jeu appelle, avance Évelyne du bout des lèvre… — S’il rappelle? Vous croyez au père Noël à votre âge? Demain il aura oublié… —Oui… peut-être… mais… — Si je me trompe on verra! Maintenant je ne veux plus entendre parler de cette histoire stupide, je n’aurais pas dû vous écouter. Demain la mairie demande des agents pour une cérémonie à je ne sais plus quel monument au mort pour je ne sais plus quoi… Vous irez… —Oui vous, insiste-t-elle en regardant Évelyne, là au moins vous ne pourrez rien faire de négatif. Vous serez avec Bergotte. De toutes façons que vous fassiez les potiches ou non, ça ne change rien… Vous ferez la paire… Maintenant rompez, je vous ai assez vue… C’était pas la joie, la commissaire devait avoir des règles douloureuses ou ses mômes lui cassaient les pieds. En tous cas, elle était aussi agressive qu’un vieux verrat surpris dans sa bauge. La journée n’avait pas bien commencé; elle se terminait mal.
Rentrer dans son HLM n’avait rien de très réjouissant, il allait falloir faire quelques courses, récupérer Candie et Marion — ses deux filles — chez leur garde, rentrer préparer le repas, attendre que Franck rentre et mette les pieds sous la table, préparer son uniforme de cérémonie pour le lendemain… Si encore il y avait une bonne soirée télé! Elle ne se souvenait plus si c’était ou non la Ferme aux célébrités. Ça au moins ça la distrairait un peu.
Parkings encombrés d’épaves. Trois voitures brûlées, une désossée, canettes de bières vides. Elle préfère ne pas voir les abords de son immeuble. Entrée taguée, peintures défraîchies, boîtes aux lettres cassées… Et dire qu’il lui faut vivre là? Elle qui représente l’ordre, la loi, n’a même pas les moyens d’assurer à ses enfants un environnement correct. Un, deux étages. Elle sonne à la porte de Mme Arbouville, la garde d’enfants. petits pas précipités — maman, maman… Candie lui saute dans les bras, Marion comme toujours voudrait être la première et jargonne une bousculade de mots incompréhensibles. Câlins… Mme Arbouville tend le sac contenant les affaires des enfants: —Un garçon m’a donné ça pour vous, dit-elle en lui tendant une enveloppe… Évelyne reconnaît aussitôt le papier grège. Elle la prend. C’est bien l’hôtel Cyprus. Elle essaie de ne pas montrer son trouble: —Vous le connaissez? —Non, pas du tout… C’est quand je suis allé chercher Candie à la maternelle. Il m’a approché gentiment… un garçon très poli, bien élevé, propre, je n’avais aucune raison de me méfier de lui. Il m’a dit —S’il vous plaît, madame, est-ce que vous pourriez donner cette lettre à Mme Puget? J’ai pensé qu’il vous connaissait… —Oui, bien sûr, dit Évelyne qui ne sait trop comment agir, un garçon brun au visage très fin, assez beau… —Oui, c’est ça… —Merci, je sais ce que c’est!… A demain, comme d’habitude! —A demain!
La porte se ferme. Évelyne s’en va ses filles dans les bras, l’enveloppe dans une poche.