Les fins de roman, surtout lorsqu’ils se prétendent policier (mais tous, sur ce point, le sont plus ou moins) obéissent à une tradition : celle du phénomène stylistique de la clôture. Une fin doit donner au lecteur la satisfaction d’avoir bouclé une histoire et même si cette satisfaction est difficile à définir elle n’en existe pas moins dans le rapport que le lecteur entretient avec sa lecture. Ainsi, si un roman raconte une histoire d’amour, la fin ne présente que peu de solutions possibles : l’histoire d’amour se termine positivement et le lecteur admet alors qu’il ne devrait plus rien « se passer » sur ce plan : mariqge ou vie commune ; la fin est tragique : séparation, meurtre, mort de l’un ou l’autre, suicide… ; la fin est annonce d’un autre roman possible : les amants se séparent mais le lecteur sent que leur histoire peut rebondir.

Ainsi, chacun des personnages qui a joué un rôle important dans un récit, attend sa fin, ce qui complique la tâche du romancier car plus il crée de personnages plus il doit fournir de clôtures plausibles, c’est-à-dire possible dans le monde possible de son écrit en cours.

C’est une tradition. Rien, sinon la paresse de la lecture, ce que Gertude Stein appelle « le réconfort » du roman, n’oblige à la respecter. Un récit n’a pas à être inscrit tout entier dans son achèvement. Et plus le roman est réaliste, contrairement à la tradition de quelques siècles d’écriture, moins il devrait tenir cet objectif car la vie est imprévisible, aléatoire, largement chaotique et les personnages qui se croisent ou se rencontrent suivent des trajectoires variées qui s’achèvent rarement dans un même mouvement. De fait les romans ne sont jamais réalistes. Ce seul point le prouve à l’évidence. Alors, pourquoi devraient-ils feindre de l’être ? Le besoin de lecture, le plaisir de lecture, reposent sur des bases plus fondamentales et fondatrices. La parole en est une, le langage dans la parole, ce besoin d’être dans sa langue, de la voir tourner, créer sans cesse, se fonder en permanence et se fondant, nous fonder. La lecture est, avant tout, un infini potlach, ce que l'auteur donne au lecteur lui est restitué par le lecteur dans le réemploi, la recherche infinie de ce plaisir, sinon abstrait et absurde, de la lecture. Lire c’est, d’une façon certaine, vivre sa langue et la vivant, la faire vivre.  Nul besoin de clôture pour cela, nul besoin d’histoire non plus — si ce n’est que la paresse intellectuelle a besoin d’appâts. Le romancier n’est qu’un pêcheur à la ligne qui attire le lecteur dans ses filets. Peu importe qu’ensuite il le remette à l’eau ou le consomme, le plaisir est dans la prise.

Ce roman donc ne s’achève que parce que, après cette page, il n’y en aura pas d’autre. Mais leur lecture, avec leurs points d’entrée multiples, peut en être infinie.