Julien Bergotte est de permanence au commissariat de Fontainebleau. Journée calme, il ne devrait pas être beaucoup dérangé. En général, personne — ou presque — ne vient. Parfois un voisin qui vient se plaindre d’un voisin, une ou deux déclarations de pertes de papiers, les mêmes éternels ivrognes ramenés en dégrisement, un môme auquel un autre môme a piqué un gadget. Rien de bien excitant. Et ça lui convient bien, Bergotte n’est pas entré dans la police pour jouer les détectives mais parce que ça lui donnait un boulot fixe, un salaire en fin de mois, de quoi nourrir sa femme — Mélusine — et ses quatre mômes. Il attend que sa journée finisse puis bistro avec les copains, partie de pétanque au club s’il fait beau, repas, télé, dodo. De quoi tenir jusqu’à la retraite. Plus que dix ans à tirer. Ensuite, retour au bercail, la petite maison familiale qui l’attend dans la campagne du côté de Plouyé avec son jardin. Ne restera plus qu’à rien foutre jusqu’au bout…

Il n’a rien à faire, ou si peu, son esprit vagabonde sur les enquêtes en cours, trouve compliqués les témoignages, les éléments réunis, les versions proposées par l’un ou l’autre : y a-t-il dans telle ou telle une parcelle de vérité, la plus petite parcelle ? Non que ça le préoccupe vraiment car il se dit que tout ça ne le concerne pas véritablement et que ça n’a pas d’importance du moment que chaque version a son propre sens et que ce ,n’est pas lui qui s’en occupe. Bergotte se moque des doutes, des hésitations, Bergotte se dit que ça n’a pas vraiment d’importance de savoir la part de vérité que renferme chacune des versions car il ne veut pas savoir que les mensonges qui construisent les récits, tous les mensonges, tous les récits, plus que la vérité, font les individus. Si tous comprenaient vraiment pourquoi et comment ils sont là, ce que la vie fait d’eux, ils n’auraient pas besoin d’histoires. Bergotte ne sait pas qu’ils se fabriquent ainsi un passé avec lequel vivre et qui rend leur avenir possible, même s’il reste fragile, incertain, vulnérable, quelque chose à quoi se raccrocher. Les histoires ne manquent pas à Bergotte, des histoires auxquelles se raccrocher, croire, par exemple, que son grand-père vivait de contrebande, que sa grand-mère a eu plusieurs amants, peut-être même choisis parmi les touristes aristocrates de la côte normande. Mais non, rien de tout ça ne l’effleure… Dans sa famille on ne se raconte rien. On parle de la récolte de pommes, du cidre de l’année, des vaches qui mettent bas et… on joue au loto.

Pourtant, le crime de X…, les amours d’Y…, les errances de Z…, le déplacement du cadavre de Saniette Gallardon devraient l’intéresser car ce sont autant de récits et autant de versions différentes de récits or c’est l’ensemble de tous les récits qui fait que l’homme participe à l’Humanité et lui donne une raison de vivre. C’est l’ensemble des rêves, des fictions, des imaginaires qui permettent à l’homme de s’échapper à la masse de ses manies, habitudes, routines, automatismes et fait qu’il soit un homme différent de tous les autres, un homme capable de décision et de choix. Bergotte se satisfait de l’infinie répétition des matches de foot ou de rugby. Il passe sa vie en quarantaine.