Si un lecteur a eu le courage — et l’audace — de suivre cette histoire aussi confuse que peut l’être toute existence, s’il sait vraiment lire et s’efforce avec attention d’en défaire les multiples nœuds, il doit maintenant savoir que le personnage de punk à crête iroquoise verte que Rango cherche à Montargis, que Théo Cottard a rencontré dans un vieux bâtiment désaffecté de la forêt de Fontainebleau, que — dans sa réalité — la commissaire Albertine Mollet aimerait bien retrouver comme — dans la fiction de Marc Hodges — la commissaire Albertine Schwilk, n’est autre qu’un parisien nommé Jake Cline se prétendant artiste et habitant rue Bisson dans le quartier de Belleville à Paris. Toute lecture étant une recherche d’indices et de mises en relations dans l’ensemble des textes proposés, ce lecteur n’aura également pas manqué de remarquer que, grâce à la jeune Emma Gallardon, ce nom de Cline, assez répandu aux USA, est également celui du prénommé Ronald, Ronald Cline, aviateur anglais qui aurait autrefois correspondu avec cette grand-mère dont le corps a bizarrement été retrouvé dans la grotte d’Arnette en forêt de Fontainebleau (corps qui, dans le roman de Marc Hodges est devenu — pourquoi ?— celui d’une vieille femme chinoise). Le lecteur aura noté toutes ces coïncidences et n’aura pas manqué de se dire qu’il y a là plus que des hasards. Car le lecteur est perspicace. Car l’auteur se doit de nourrir sa perspicacité par petites touches. Ceci parce que, de toutes façons, les limitations du livre étant ce qu’elles sont, à moins d’écrire un résumé, il ne peut faire autrement.

Ce lecteur donc, poursuivant ses associations, n’aura pas manqué de noter que Jack Cline se trouve dans le même lieu que le jeune inspecteur Eduardo Marga, collaborateur de la commissaire Schwilk, venant d’essayer d’interroger la jeune chinoise, aperçue chez un nommé Baï Hua, et qui semblait vouloir fuir la police. Eduardo Marga est parti. Jake Cline entre en scène.

Jake Cline se lève de son banc. Jake Cline regarde disparaître Eduardo Marga. Jake Cline est très calme. Jake Cline regarde à droite, à gauche, traverse le square, passe un premier groupe d’immeubles. Des enfants, en majorité chinois, jouent au ballon sur des pelouses. Cris et rires d’enfants. Des fenêtres ouvertes, coule divers flots de musique chinoise. On entend des voix. Chinoises. Jake Cline se dirige vers une entrée d’un immeuble que rien ne distingue des autres sinon, peut-être, une indication C29. Un code. Jake Cline connaît le code. Jake Cline entre dans l’immeuble, se dirige vers l’ascenseur. Jake Cline appuie sur le bouton du dixième étage. L’ascenseur monte. L’ascenseur s’arrête. Jake Cline en sort. Un long couloir. Des portes. Toutes semblables. Jake Cline n’hésite pas. Jake Cline sait où aller. La quatrième porte sur la gauche. Aucune inscription. Aucun signe distinctif. Une sonnette semblable à celles qui se trouvent près de toutes les portes. Aucun nom sur le carton de la sonnette. Jake Cline sonne. Jake Cline attend. A l’intérieur des bruits : chaise qui bouge, verre posé sur une table, pas. La porte s’ouvre. C’est la jeune chinoise. Elle voit Jake Cline. Elle sourit. Il sourit. Ils s’embrassent trois fois sur les joues. La jeune chinoise se recule. Jake Cline entre. La porte se referme sur eux.