Jérôme Cottard regarde son fils, l’encourage du regard, dit: — Raconte-moi, je ne te reprocherai rien.

Théo, visage blanc, cathéter dans l’artère humérale gauche, corps presque entièrement caché sous le drap, tourne lentement la tête vers son père, le regarde, déglutit: — Oui, je vais tout te dire. Il a du mal à parler, prend son temps, ferme parfois les yeux comme si sa pensée mettait du temps à se construire:

— Ça a commencé… comme un jeu… un jeu… un jeu quelconque… sur Internet… Tu sais…

Son père prend sa main, l’enserre dans les deux siennes : — Tu sais que j’aime bien surfer… — Je sais, dit le père. — Un jour j’ai… reçu un mail… venant de Facebook… je ne connaissais pas l’expéditeur… j’ai oublié… soupir, respiration forcée… quelque chose… comme… comme Eric quelque chose… je ne sais plus bien… Erichiston… un nom bizarre… J’ai pas fait vraiment attention… pas important… c’était pas important tu comprends… — Ne t’inquiète pas, dit le père. — Pas important… Il disait… que j’avais été choisi… pour… un jeu… que je pouvais… gagner plein de DVD… de jeux vidéos… un iMac… des tas… de cadeaux… Suffisait de cliquer… J’ai cliqué… Théo ferme à nouveau les yeux, sa tête bascule du côté opposé à son père. On entend passer un chariot dans le couloir, un infirmier qui dit «ça va bien se passer…»… Jérôme: —Ne parle pas si tu est trop fatigué, ça peut attendre — Non… non… faut que… je dise… Temps d’attente: quatre, cinq secondes qui s’étirent. Théo rouvre les yeux, regarde à nouveau son père à travers sa frange de cheveux blonds: — J’ai cliqué… Je suis tombé sur un site… Nathalie Riches… c’était le nom… du site… Il parlait de jeux… des MOOG… il appelait ça des MOOG… — C’est quoi des MOOG, demande le père ? — Des jeux… — Oui, mais encore ? — Je me souviens plus très… bien… ce que ça voulait dire… en tous cas… ça avait l’air intéressant… des intrigues… il y avait… des intrigues… des solutions à trouver… fallait s’inscrire… suffisait de donner son… adresse mail… de confirmer… en cliquant sur le mail… qu’on recevait après… je l’ai fait… c’est là que ça… a vraiment… commencé… — Qu’est-ce qui a commencé, insiste Jérôme? — me bouscule pas… laisse-moi… le temps… — Ok, ok, je t’écoute.

Jérôme n’est pas le seul à écouter. Derrière la porte, Evelyne essaie de ne pas perdre un mot de ce qui se dit. Elle a sorti un carnet, un crayon, note ce qu’elle peut noter. Pas question de laisser cette conversation au père et au fils seuls. Essaie d’être la plus silencieuse, absente possible…

Une famille passe : père, deux filles passent. Une des filles : — Quand as-tu vu maman? Aujourd’hui? Le père : — ce matin… Leurs voix, le bruit de leurs pas sur le linoléum, couvrent quelques secondes celle de Théo puis : — une partie… c’était la partie 63… 63… j’étais inscrit dans la partie 63… J’ai reçu un mot de passe… un pseudo… pour jouer… — Jouer à quoi, demande le père inquiet ?