Qui fouine dans les cendres du passé prend le risque de s’y brûler. Emma Gallardon a tout remué dans le grenier, découvert des dizaines de lettres et des centaines de photos. Sur les photos, elle a interrogé autour d’elle, sa mère bien sûr, mais également oncles, tantes, grand tantes, grand oncles… tout ce qui reste vivant d une période à jamais révolue. Elle en a fait surgir des noms pour lesquels elle a essayé d’établir des fiches car malgré son goût pour la noirceur, Emma est une fille intelligente et organisée. Elle s’est livrée à ce travail avec bien plus d’ardeur qu’à la préparation de ses interrogations écrites. Certaines de ses fiches ne portent qu’un nom ou un prénom, parfois les deux, parfois une relation avec une fiche ou l’autre : « tante Adèle, c’était la sœur d’un des beaux frères de grand mère… et lui, c’est l’oncle Édouard lors de sa première communion, tu ne le reconnais pas ?… Là c’est Lucienne Elstir dans la forêt, c’était une camarade de classe de ton grand père Gallardon, elle est venue quelquefois ici, mais pas souvent, je ne l’aimais pas, c’était une snob… » Etc. etc. Tout ça crée quelque chose comme un réseau avec quelques liens et beaucoup de cellules isolées mais elle avance d’autant que les lettres de la grand mère (elle écrivait à l’encre violette sur un papier très fin, une belle écriture, appliquée, riche en pleins et déliés qu’elle signait Sany) contribue à donner quelques informations sur l’ensemble (8 juin 1936, ma chère Lucienne, ta visite m’a fait un plaisir immense et tu as bien fait de faire ce petit détour dans ton voyage sur Paris. J’ai eu ainsi le plaisir de faire connaissance avec Antoine Elstir. Si tu ne m’avais pas dit que vous alliez vous fiancer, je me serais bien intéressée à lui. Je vous reverrai tous deux avec plaisir dès que vous en aurez l’occasion et s’il m’arrive de descendre dans le midi, je ne manquerai pas de venir vous voir… Signé Sany ; lettre adressée à Lucienne Proust, 8 allée des mariniers, Trouville, Calvados).

Mieux encore, elle est tombée, au fond d’une vielle malle, enfermée dans un coffret de chêne ouvragé, sur un ensemble de lettres d’amour. Certaines adressées à son grand père, Jules Gallardon, futur mari de sa grand mère mais, ce qu’elle ne soupçonnait pas, d’autres adressées à d’autres hommes. A leur lecture, elle constate que les lettres adressées au grand père sont plus posées, plus calmes, que la plupart des autres lettres. Elle découvre ainsi que, si l’on met son grand-père à part, sa grand mère a aimé au moins quatre autres jeunes hommes (en fait elle suppose qu’ils étaient jeunes car, sur eux, elle n’a que peu de renseignements) : un nommé Richard, Richard Lemaître habitant Le Lavandou ; Pancho Villa (certainement un espagnol fuyant la guerre civile, pense Emma qui a un peu de culture et un tempérament romantique) qui lui écrit d’une petite ville de Lozère, Marvejols ; un aviateur anglais, Ronald Cline, qui semble se cacher quelque part en Bretagne durant la guerre de 39-45 et dont Emma se demande comment sa grand-mère a bien pu le rencontrer ; Roland Douce, habitant Saint-Aignan-le-Jaillard dans le Loiret.

Emma tombe des nues. Elle n’a connu sa grand mère que comme une petite bonne femme active et âgée, apparemment détachée de tout désir, du moins d’ordre sexuel, et voilà qu’elle découvre une femme passionnée ayant eu au moins quatre amants, dont deux au moins — Pancho Villa et Roland Douce — alors qu’elle s’était déjà mariée au grand-père. Sa recherche devient de plus en plus passionnante…