Le Zabor rose manifeste de l’impatience, il martèle avec violence le sol de ses six pattes de mulassier poitevin, râle, souffle, grogne, pousse par moments son cri étrange entre soupir et gémissement mais cependant proche du barrissement d’un éléphanteau de quelques mois ; ses longs poils roses se hérissent, il tire sur sa longe, secoue ses lourdes doubles têtes aux cornes courbes de bélier, fouette l’air avec sa queue aux écailles tranchantes, fait claquer ses mâchoires armées d’une multitude de dents acérées : le chevalier Tristan Winterhalter, Grand Maître de la confrérie des chevaliers d’albâtre, comprend qu’il est temps d’interrompre sa pause. Pourtant, cela fait huit jours que, avec comme seul compagnon sa monture, il parcourt les territoires hostiles du Sinarand traversant ces forêts sombres où chaque arbre, chaque plante, recèle des dangers plus inattendus les uns que les autres, où une multitude d’animaux malveillant attendent la moindre occasion pour se jeter sur eux, où le sol lui-même peut se montrer instable et les cieux agressifs. Pourtant le chevalier Tristan a une confiance absolue en la monstrueuse mâchoire d’acier du Zabor comme à la puissance redoutable de sa queue dont les écailles se sont montrées capables de trancher un Armide écaillé qui avait eu l’audace de trop s’approcher, il est aussi confiant dans son habileté à manier Alqafar, son khépesh d’électrum radioactif, qui lui a permis d’obtenir de si nombreuses victoires sur une variété infinie d’ennemis, aussi taille-t-il sans crainte sa route dans ces ténébreux taillis épais et denses où tant d’autres avant lui ont à jamais disparu comme engloutis par cet univers dont l’hostilité, telle un suc gluant et vénéneux, suinte du fouillis végétal.

Après avoir déposé sur le sol un Estaron encore palpitant, Tristan, profitant du moment où le Zabor s’empare goulûment de sa friandise, dénoue la longe, prenant bien soin cependant de ne pas trop approcher ses mains des terribles mâchoires, puis il saute en selle enserrant le corps de l’animal dans la fermeté de ses cuisses. L’Estaron dévoré, le Zabor, dompté par les éperons d’acier de son maître, s’élance entre les troncs des arbres immenses. Tristan se dit qu’il a assez erré dans sa quête, assez cherché la solution aux énigmes qui occupent son esprit depuis des jours et des nuits, assez revus, analysés tous les indices dont il disposait. Il sent maintenant qu’il est proche d’une solution, qu’il va certainement pouvoir résoudre désormais l’énigme dont la Princesse Leïla, maîtresse de son cœur, son corps et son âme, lui a ordonné de trouver la solution: découvrir tout à la fois l’identité de la merveilleuse jeune et anonyme Korrigan dont le corps imputrescible a été retrouvé par une caravane de marchands dans la grotte d’Arnette au cœur de son territoire mais également révéler au Cercle des Neuf Grands Sages, le responsable d’un acte si abominable et si improbable.

Il sait aujourd’hui, qu’il lui faut pour cela, se rendre à Cantagrel la pernicieuse capitale du fuligineux Sinarand. Encore deux jours de chévauchée et son but sera atteint. Il sait qu’alors l’attendront d’autres épreuves.