— Le succès de La Toile, votre dernier livre est impressionnant, il semble dépasser de beaucoup le cercle, plutôt modeste il faut le dire, de votre lectorat habituel…
— En effet et j’avoue que je ne comprends pas très bien pourquoi…
— Il me semble que ce dernier roman est mieux construit, l’intrigue plus convaincante, comme si vous aviez décidé de devenir un auteur plus abordable, pour ne pas dire plus populaire…
— Je ne sais pas ce que vous entendez par là…
— Le récit, l’histoire, elle apparaît totalement maîtrisée, il y a une logique implacable entre les événements, une intrigue complexe mais menée avec une rigueur et une précision scientifique… On se laisse prendre au jeu, le suspens est haletant.
— C’est vous qui le dites… En fait, vous savez, je ne prémédite pas mes livres, je ne prévois rien. Même si, à la fin ils s’avèrent complexes et parfaitement maîtrisés, je ne monte jamais à l’avance une intrigue de A à Z. Je refuse d’être quelque chose comme un ingénieur du texte calculant son plan, sa progression, ses structures, ça ne m’amuse pas du tout…
— Pourtant, Marc Hodges, dans La Toile, tout semble calculé et c’est ce qui fait le charme de ce roman, son intrigue forte…
— Si vous le percevez ainsi… Mais je vous assure que prévoir et construire ne m’amusent pas. Ce que j’aime, c’est aller à l’aventure des mots, tirer un fil à partir d’une impression, d’une phrase, d’une photographie, d’une rencontre, et le suivre pour voir où il me mène. Parfois il ne me mène nulle part, alors je reviens en arrière, parfois il s’interrompt et je cherche tout autour du point où je suis parvenu, d’autres mots, d’autres impressions qui me permettent de tirer un nouveau fil d’une autre couleur. Parfois j’ai la chance que le fil que je suis me conduit à des embranchements multiples, à des choix que je suis libre de suivre tous ou non. Ce qui m’amuse, ce qui parfois me passionne, c’est d’arriver ainsi à un moment où je sais, je sens, que le livre est là, qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que le laisser vivre sa vie…
— Ne me dites pas que vous ne contrôlez rien, je ne vous croirais pas…
— Vous auriez tort. Un livre est un livre, rien de plus, il est ce qu’il s’est fait. Bien sûr, l’auteur que je suis intervient pour modifier un texte, tenter de maîtriser la phrase, choisir les bonnes pistes qui se présentent à l’imagination mais… pas plus. Ne vous laissez pas abuser par toutes ces institutions — critique, universités, écoles, académies — qui, ne vivant que comme parasites de la création littéraire n’existent que parce qu’elles surévaluent l’écriture littéraire, la présentent comme un travail profond, calculé, mûrement réfléchi où tout se tient, où aucun mot jamais n’est écrit au hasard, où l’écrivain est un génial horloger qui agence avec soin ses mécanismes délicats. Non, ce n’est pas ça… Le hasard a la plus grande part dans l’écriture… Pour moi, l’écrivain véritable est celui qui est disponible à toutes sortes de rencontres et sait en faire son miel. Un bon écrivain est un écrivain qui s’amuse et se laisse surprendre, non un universitaire qui calcule tout et cherche à accumuler des preuves de théories auto-réalisatrices… Il n’a rien à prouver mais tout à trouver…