L’inspecteur Eduardo Marga fait un signe qui se veut discret à la commissaire Albertine Schwilk, la laisse poursuivre sa discussion avec le vieux Bai Hua, il est en effet intrigué par l’apparition aussi soudaine que furtive de la jeune fille chinoise et décide de lui poser quelques questions. Il sort dans la cour et s’engage dans le petit couloir par lequel il l’a vue disparaître. Il y est à peine entré qu’il voit, à l’autre bout, se refermer une porte. A la lumière qui en provient, il comprend qu’elle donne sur l’extérieur. Il hâte le pas, ne laisse pas la porte se refermer complètement : c’est une sortie qui donne sur une petite rue tranquille. Il sort, aperçoit la jeune fille qui s’éloigne devant lui, apprécie sa silhouette longue et fine moulée dans un jean plutôt étroit et une chemisette à fleurs. Il se dit que c’est une belle fille, admire sa démarche souple, ses longues jambes minces qu’il imagine musclée, la longue chevelure noire tombant sur des épaules droites. Elle est grande, assez grande, un mètre soixante dix environ. Elle ne se presse pas, ne semble pas se douter d’être suivie, elle ne traîne pas cependant, semble savoir où elle va. Eduardo hésite : que faire ? La suivre ? Mais rien ne prouve que cette filature pourrait avoir un intérêt quelconque… La devancer pour lui poser quelques questions, mais lesquelles ? Il n’est guidé que par son instinct, se dit que l’expression d’inquiétude qu’il a saisie sur ce visage à l’ovale parfait, l’étonnement qu’ont marqué une seconde ces yeux sombres en amande, la rapidité avec laquelle elle est repartie sans dire un mot lorsqu’elle a vu que Bai Hua n’était pas seul (a-t-elle compris qu’Albertine et lui étaient des policiers ?), devaient cacher quelque chose qu’il serait peut-être bon de connaître… Mais il peut aussi se tromper. Il hésite, la suit un moment, elle entre dans un petit square encerclé de grands immeubles, où jouent de nombreux enfants asiatiques surveillés par des femmes, des mères certainement. L’atmosphère y est des plus paisibles. Il fait beau, l’ombre des arbres est agréable. La jeune fille traverse le square puis, brusquement, fait demi tour comme si elle avait changé d’idées, s’arrête, semble hésiter. Eduardo peut alors la contempler à son aise, elle est splendide, sculpturale, des longues jambes, une taille très fine, une petite poitrine dont il imagine la douceur et la fermeté, un visage parfaitement lisse, une petite bouche parfaitement dessinée aux lèvres très légèrement pulpeuses. Elle est trop loin pour qu’il puisse voir la couleur de ses yeux légèrement bridés mais il les imagine d’un noir profond.

Soudain, certainement parce qu’il la fixe avec trop d’insistance, elle semble remarquer sa présence, le regarde à son tour, hésite, regarde autour d’elle comme se demandant ce qu’elle doit faire. Eduardo se demande si elle l’a reconnu. Mais il ne semble pas car elle se désintéresse de lui, regarde encore autour d’elle puis va s’asseoir sur un banc où, fermant les yeux, elle expose son visage au soleil. Eduardo s’approche, s’assied à côté d’elle. Elle ne semble même pas s’apercevoir de sa présence: corps détendu, yeux fermés elle semble vouloir se reposer un moment, attendre peut-être.


Eduardo s’adresse à elle : « Excusez-moi… puis-je vous poser quelques questions?»