Rango se dirige vers les guichets de la gare, un train est à quai. Il regarde les horaires: il n’y a pas eu de train depuis deux heures. Impossible donc que son agresseur ait pu s’en aller par ce moyen, s’il voulait prendre le train, il est vraisemblable qu’il soit monté dans celui qui est en partance pour Montargis et qui est annoncé pour dans cinq minutes. Perplexité. Rango est un personnage entier, il n’aime pas que l’on puisse se jouer de lui et quand il décide quelque chose, il est difficile de le faire changer d’avis. Il quitte ses chaussures de cycliste, court en chaussettes, sur le quai jusqu’à la tête du convoi puis remonte la rame en regardant par les fenêtres pour voir s’il reconnaît la crête d’iroquois, seule caractéristique qu’il a eu le temps de relever de son voleur. Cette démarche est absurde mais Rango est tellement furieux qu’il ne s’en pas vraiment compte. Chez lui la rage l’emporte. Il s’est senti humilié par son voleur et c’est, plus qu’autre chose, cette humiliation qu’il veut lui faire payer. Pour cela, rien d’autre ne lui importe que de mettre la main dessus. Lorsqu’il arrive environ au milieu de la rame, les haut-parleurs de la gare: «le train 6423 pour Montargis va partir, attention à la fermeture des portes, éloignez-vous de la bordure du quai». Une demi seconde d’hésitation. Trop tard, les portes se ferment, Rango reste sur le quai à voir la rame partir, lentement; il regarde attentivement et, dans la dernière voiture de la rame, il voit son agresseur: celui-ci est assis dans la voiture du côté de la gare. Lorsqu’il remarque Rango, il se met aussitôt en retrait de façon à ne pas être vu mais, trop tard, Rango l’a remarqué, il court le long de la rame pour essayer de le voir davantage. Inutile, le train prend de la vitesse, s’éloigne, disparaît…

Rango se sent stupide, en tenue de cycliste, en chaussettes, sur le quai d’une gare déserte. Quelques personnes venues accompagner des proches lui jettent des regards étonnés: Rango va chercher ses chaussures, les met. Il lui semble qu’il a la tête vide, qu’il est incapable de prendre une décision juste, d’abord se dirige vers son vélo avec l’envie de foncer vers Montargis, sait qu’il n’arrivera, au mieux, trois quart d’heures après le train; se dirige vers l’arrêt de taxi puis se souvient que la fille lui a coûté son unique billet de cinquante euros; se dit qu’après tout il ne lui est rien arrivé de grave, que son voleur n’a aucune raison de le connaître, donc a fortiori de le faire chanter, qu’il n’a qu’à oublier l’incident; puis retrouve sa combativité : pas possible de se faire avoir ainsi et ne pas essayer de se battre; va boire un café à la buvette de la gare ; se demande s’il va parler du vol de son vélo à sa commissaire de femme ; se dit que non puis que, peut-être son voleur à la coiffure si caractéristique et rare dans la région est connu de ses services; puis qu’après tout ça n’a aucune importance…

Il prend son vélo, prend la direction de Fontainebleau, rentre chez lui mais, tout le long du trajet, réfléchit, pense, rumine, s’énerve, se bâtit tout un scénario. Quand il arrive chez lui, il sait qu’il va faire lui-même sa propre enquête. Sa première étape, dès demain, sera Montargis.