Le punk gothique — disons, pour faciliter le récit, qu’il s’appelle (ou se fait appeler) Jake, Jake Cline — avance dans la forêt. Il ne sait pas trop où il est mais il sait où il veut aller. Il sait aussi qu’il est impossible de se perdre dans la forêt de Fontainebleau car en avançant tout droit, on finit toujours par rencontrer une route. Il s’est donc donné une direction à peu près sud-est, essaie de ne pas trop en dévier même si, pour cela, il lui faut parfois s’enfoncer dans des massifs de fougères, contourner des taillis de ronces ou des amas de blocs de grès. Par moments, il s’arrête, regarde le ciel à travers les arbres, cherche le soleil, s’oriente vaguement, reprend sa marche. Il en profite aussi pour essayer de repérer quelques sons : bruits plus ou moins lointains de moteur qui indiqueraient une route, de train, rires d’enfants, voix humaines, autant d’indicateurs pour prendre une décision. Il commence à avoir faim, un peu soif aussi, se dit qu’il faudrait atteindre un village assez vite. Il n’est pas passionné par la nature, préfère les villes. La nature le met mal à l’aise, il lui tarde de se tirer de là. Il monte sur un rocher pour tâcher de voir quelque chose, trouver un repère, s’assied sur la mousse, écoute. Il luis semble entendre quelque chose comme un gémissement, un souffle et un gémissement, un gémissement de femme peut-être, des souffles d’homme. Il n’est pas sûr, écoute avec la plus grande attention, les sons proviennent de sa gauche, il avance sur les blocs rocheux avec d’infimes précautions, s’approche. Peu à peu, les sons deviennent plus clairs, pas de doute, c’est un couple qui fait l’amour. Jake s’avance, voit d’abord un vélo vaguement caché dans un buisson, un peu plus loin une voiture garée à l’entrée d’une route forestière dont la barrière est fermée, il comprend : une pute a dragué un cycliste, il rampe, les gémissements proviennent de sous le rocher, il change de rocher pour voir le couple, repère d’abord une paire de fesses blanches, puis deux corps emmêlés… L’homme caresse la pente soyeuse des reins de la jeune femme, plus bas, plus bas encore, embrasse goulûment les seins: un homme avec une toison en croix sur sa poitrine et sur son ventre… La femme semble égarée - poitrine et seins ruisselants… Ils baisent frénétiquement… La sensualité lamine les corps, les enfonce dans une extase au-delà de toute morale, elle donne ses lèvres, montre son cul avec un air enflammé, l’homme s'excite comme une bête. Elle se frotte toute entière contre lui comme un animal, ses jambes s'ouvrent; La femme aime le poids du corps sur le sien - il aime l'odeur de sa chatte : il respire le parfum excitant de sa peau. Rien n'existe qui ne peut être dit avec les doigts, le sexe, les jambes et l'odeur des corps. Quand l’homme lève enfin la tête, son désir ne semble pas mourir avec l'orgasme car il n’arrête pas ses caresses. Jake le reconnaît aussitôt : Rango Mollet, un professeur de philo qu’il avait eu comme remplaçant dans sa classe quelques années auparavant. Cette découverte l’amuse, lui paraît de bonne augure, doucement il descend du rocher à l’abri de la vue du couple, marche avec précaution vers le vélo, s’en empare et quand le bruit des roues sur le gravier tire Rango de sa jouissance, il est trop tard, Jake Cline s’éloigne à toute allure sur la route forestière. Rango, chevilles entravées par son maillot de cycliste est incapable de faire quoi que ce soit.