La commissaire Albertine (Mollet ou Schwilk car parfois les trajectoires des fictions se recoupent et, en l’occurrence, l’auteur lui-même se perd un peu… ou feint de le faire) n’a pas tardé à découvrir que la personne assassinée dans les ruines de la Clanche aux merciers — d’où peut venir un nom pareil — était un garde-champêtre aussi a-t-elle naturellement orienté son enquête du côté des viandards, ces braconniers habitués à vivre sur l’abattage en toute saison du gibier de la forêt, et demandé l’aide de la gendarmerie. Mais, faute d’indices suffisants, il a fallu bientôt abandonner cette hypothèse: aucune trace de 4x4, aucune dépouille d’animaux dans un rayon de cinq kilomètres autour du lieu du crime… Par contre, de nombreux autres indices ont confirmé la piste d’un lieu où se pratiquait un deal de drogue. Elle a donc demandé à ses inspecteurs d’activer tous leurs indics et de lui faire part de tous les faits suspects qui avaient pu se produire cette nuit-là. C’est ainsi que, tout naturellement, elle se retrouvait confrontée à Théo Cottard. Qu’un gamin de quinze ans, fils de notables, déboule sur un vélo sans éclairage à près de deux heures du matin d’un des chemins qui menait à la carrière ne peut en effet qu’être suspect d’autant que, d’après le témoignage de l’automobiliste qui l’a renversé: «Il a débouché du sentier comme une bête sauvage sans marquer le moindre arrêt, impossible de l’éviter…». Elle a donc voulu l’interroger. Malheureusement, il était dans le coma et le pronostic des médecins restait des plus réservé. Elle leur a fait demander de la prévenir dès qu’il sortirait du coma. Infirmière et médecins ont refusé : « déontologie médicale, serment d’Hippocrate, etc… » Tout le numéro habituel. Elle a donc dû demander à un de ses adjoints de se charger de la surveillance de l’adolescent. C’est Évelyne Puget qui s’est proposée disant qu’elle avait déjà eu affaire à la famille…

Tous les matins et tous les soirs, Évelyne vient le plus discrètement possible à l’hôpital, se renseigne auprès des infirmières ou des aides-soignants, essaie de jeter un coup d’œil dans la chambre du malade et ce d’autant que son intérêt n’est pas seulement professionnel : elle a besoin de voir Théo, de se renseigner sur son état, de voir si elle pourrait faire quelque chose pour lui. Mais ses rares tentatives — assez maladroites en effet — de manifester sa sympathie auprès du père ou de la mère très souvent présents ont échouée. Il n’y a que les nuits pendant lesquelles Théo est seul. Aussi vient-elle de plus en plus souvent entre vingt-deux et huit heures. Elle s’assied alors sur le fauteuil de skaï au côté du lit, prend la main de Théo et lui parle, lui raconte n’importe quoi, ses journées, ses souvenirs, ses rêves. Il y maintenant cinq jours que ça dure. Bien que sachant parfaitement que son attachement pour ce garçon est stupide, elle est en plein désarroi, ne sait plus trop que faire et comment se tirer de la situation romanesque dans laquelle elle s’est engluée.