Le commissaire du treizième (un certain Eduardo Marga) a prévenu Albertine Schwilk : ils ont repéré Bai Hua. Toutes sirène hurlantes, elle rapplique aussitôt, Eduardo Marga l’attend. Quand elle arrive il l’accompagne, lui montre la boutique, une librairie papeterie. Ils entrent, une sonnerie aigrelette se fait entendre dans les tréfonds de l’arrière boutique, elle semble venir de loin. la boutique est petite, le sol couvert de cartons d’emballage aplatis, de nombreux rayonnages coupent la pièce en tranches, l’espace en semble plus minuscule encore, on circule comme dans un labyrinthe aux couloirs étroits conduisant vers une petite porte protégée d’un rideau de perles donnant sur un espace obscur. Sur tous les rayonnages, des piles de journaux, revues, magazines chinois, mauvais papier, couvertures aux couleurs criardes ; certains d’entre eux, défraîchis, semblent ne pas être d’actualité — d’occasion peut-être…— mais ni Marga ni Schwilk n’ont les moyens de s’en assurer. Albertine rôde dans les rayons: aucun titre en français si ce n’est dans un coin près d’une caisse archaïque, trois exemplaires du Monde de la veille. Marga feuillette quelques revues qui ressemblent à des mangas, il est incapable de savoir si elles sont chinoises ou japonaises, il ne connaît rien aux idéogrammes. Comme après quelques minutes personne ne se manifeste, Marga ouvre à nouveau la porte pour faire retentir la sonnerie aigrelette. Elle retentit. Rien semble ne se passer. Eduardo et Albertine se concertent du regard, s’apprêtent à traverser le rideau de perles mais un bruit de pas traînant se fait entendre dans l’espèce de couloir obscur, un raclement de gorge, quelqu’un vient… Une ou deux secondes après, un petit vieillard vêtu d’un pull-over de laine verdâtre informe et d’un pantalon mou de toile noire, vient vers eux. C’est un chiois — ce qui n’a rien d’étonnant—, un vieux chinois qui semble sans âge, visage couleur-coing, ridé, petite barbe vaguement pointue au bout du menton, cheveux très blancs, il est tout petit, Marga qui mesure un mètre soixante dix-huit semble devant lui un géant, le chinois ne doit pas dépasser un mètre cinquante. — Monsieur Bai Hua, demande Albertine? Le vieillard la regarde derrière ses petites lunettes rondes, à travers la fente de ses paupières, la voix est faible, avec un registre plutôt aiguë, un peu chevrotante: — Bai Hua, oui Bai Hua, je suis Monsieur Bai Hua. — Commissaire Schwilk et commissaire Marga, dit Albertine, nous aimerions vous poser quelques questions… — Quelques questions, oui, quelques questions, quelles questions ? Vous pouvez poser questions… A ce moment là une très belle jeune fille, fine, grande, élancée de type asiatique, cheveux lisses très noirs, visage très triangulaires, pommettes très lisses, rentre dans la boutique, la sonnerie aigrelette retentit encore. Elle est vêtue avec élégance, elle voit Bai Hua, elle voit les deux commissaires, elle regarde un magazine mais on sent qu’il ne l’intéresse pas, elle semble hésiter, elle ressort de la boutique. Eduardo et Albertine n’y ont pas vraiment fait attention. Pour l’instant c’est Bai Hua qui les intéresse.