Toute contrariété installe Rango sur son vélo or sa nuit d’insomnie, suite à sa dispute avec Albertine, ne lui a pas laissé d’autre solution que de se lancer dans une course sur les routes du Gâtinais. Il est parti à l’aube, pédale comme un fou depuis déjà trois heures ; le contenu de son bidon est épuisé. Il va lui falloir prendre une décision : s’arrêter quelque part pour se reposer ou rentrer par le chemin le plus court. Il n’a pas envie de rentrer… Il est, à la fois, furieux contre lui-même et contre sa femme. Il ne supporte pas l’idée qu’elle puisse l’avoir espionnée, il se déteste de parcourir de temps en temps les sites X et de s’être constitué une collection de clichés pornographiques. Il est adulte, libre (théoriquement), ne fait de mal à personne, mène une vie sexuellement ordinaire, n’a jamais agressé qui que ce soit, encore moins des mineurs mais ne peut s’empêcher de regarder ces images qui le fascinent, un domaine de fantasmes purs bien qu’impurs aux yeux de la collectivité, il est furieux de ne pas savoir assumer publiquement ce choix, affirmer que l’érotisme l’intéresse, furieux de se sentir coupable alors qu’aucun de ses actes, aux yeux de la loi, ne l’est. Pourquoi ne pas dire la vérité à Albertine ? Ce serait lui avouer que leurs pratiques sexuelles, si sages et si conventionnelles qu’elles tournent à la routine, ne le stimulent plus assez. Ils font l’amour, généralement le samedi ou le dimanche soir (ou alors en vacances), ils le font avec attention, mais sans invention ni créativité. Rango ne nie pas qu’il éprouve toujours un certain plaisir avec Albertine — il aime croire que ce plaisir est réciproque bien que, devant l’absence d’initiative ou de fantaisie d’Albertine, il n’en soit pas si sûr — mais il rêve d’autre chose, de surprises, d’inattendue, d’audace… Albertine se sentirait remise en cause, considèrerait qu’il lui reproche de ne pas être à la hauteur de ses attentes. Rango a bien, une fois ou deux, essayé d’introduire quelques fantaisies dans leurs rapports par des caresses inhabituelles ou en proposant de visionner un film pornographique, mais le peu d’intérêt — pour ne pas dire une certaine réprobation qu’il a cru percevoir, le soir notamment où il lui a montré son achat d’un godemichet — l’a découragé dans ses tentatives: Albertine Mollet est une femme respectable, mère de deux jeunes enfants bien élevés (du moins elle l’espère) et commissaire de police qui, bien que non croyante, a une conception fermée de la morale, il y a des choses qui se font, d’autres qui ne se font pas ; des paroles qui se disent, d’autres non… Elle tient à sa réputation de femme sérieuse et responsable. Heureusement Rango a la solution facile des prostituées de la forêt quand il fait du VTT. Trop facile… Trop facile car il aimerait ne pas avoir à payer, non qu’il soit avare ou trop pauvre mais parce qu’il aimerait croire que c’est le désir de son corps qui attire l’autre, non l’argent, car il aime les corps pour eux-mêmes, l’esthétique des corps, la fermeté des muscles, la pureté des lignes sans lesquelles il ne peut, lui semble-t-il, y avoir de plaisir partagé. Le philosophe en lui se dit qu’il est peut-être trop narcissique et que c’est lui qu’il aime aimer en l’autre, que c’est pour cela qu’il fait du vélo, pour se contempler dans les miroirs… Mais comment parler de cela à sa femme, comment lui faire comprendre que, dans les photos pornographiques, ce qu’il recherche, c’est une certaine esthétique? Il a besoin de pédaler encore et encore et encore, d’épuiser son corps: il rentrera quand il ne pourra faire autrement.