Toutes actions, événements, réflexions, pensées, analyses… demandent du temps, il faut en tout prendre son temps, rien ne sert de vouloir accélérer les rythmes car chaque chose possède son rythme propre qu’il faut savoir respecter. Le temps de l’enquête est le temps de l’enquête où chaque indice se dévoile lorsqu’il le doit sans que l’enquêteur puisse y faire grand chose; le temps du témoignage est le temps du témoignage et chaque témoin décide du moment qu’il juge utile de parler ou du moment où, pour les raisons les plus diverses, il ne peut plus se taire; le temps érotique est le temps érotique qui ne se déploie, se ralentit ou s’accélère que lorsque les deux — trois, multiples…— partenaires sont prêts à s’y insérer; le temps de la fiction est le temps de la fiction que chacun des personnages subit sans le comprendre; le temps de l’écrit est le temps de l’écrit et aucun écrivain ne peut — même si pour des raisons externes il est parfois acculé à le faire — décider du moment ni de la vitesse à laquelle il lui sera donné d’écrire telle ou telle page; le temps de la lecture enfin est encore un temps autre dépendant, sans illusion possible, des actes externes au texte où intervient le temps du monde et de ses incidents imprévisibles.

Le temps est le temps est le temps… (Gertrude Stein encore… mais que dire d’autre qui n’est déjà été dit parmi les innombrables discours produits dans l’éternité et l’infinité du monde?) avec ses pauses, ses arrêts, ses accélérations, ses emballements, ses ruses et ses tromperies car si, parfois il semble aller très vite, il se consume sur une faible durée, alors que d’autres fois où il semble s’être arrêté, son avancée est cependant inéluctable.

Ainsi tous les personnages — réels ou imaginaires — sont prisonnier d’un temps qui, s’il semble être le leur est en dehors de leurs possibilités de maîtrise. Que le récit semble progresser ne permet pas de croire qu’il en est ainsi alors que, dans ses parenthèses, ses atermoiements, se préparent des accélérations foudroyantes. «C’est toujours une page de gagnée» pense le lecteur inattentif car il n’a pas perçu que nulle page (qui ne peut que se contenter d'être) ne peut être, sur le temps, «gagnée» — ni d’ailleurs perdue… Car une page est ou n’est pas avec son rythme propre, sa place, ses possibilités de place, son tempo et les attentes ou déceptions qu’elle provoque.

Car sans une compréhension des effets du temps — ou plus exactement des temporalités vécues — la lecture d’une fiction, la crédibilité même de quelque fiction que ce soit, ne peuvent être assumées. Lire, c’est se plonger dans le temps des autres.