Née à Montréal dans une grande et belle demeure un matin de 1952 alors qu’une aube blafarde transformait le cercle encore visible de la pleine lune en une orange sanguine parfumant le ciel, Becky Turner, après avoir erré à travers le monde au hasard de ses rencontres sans autre profit qu’un multilinguisme assez impressionnant, avait fini par arriver un matin d’été 1981 à Fontainebleau où un automobiliste allemand qu’elle avait pris en stop l’avait abandonnée. Cette ville n’aurait dû être qu’une de ses innombrables étapes si, à une des nombreuses terrasses de café où s’affalent les touristes fatigués par leurs trop longues visites du château et de ses parcs, elle n’avait rencontré l’homme de sa vie dont la régularité des traits, la bonté que respirait son visage aux yeux indigo qui ne paraissaient rien perdre de ce qui se passait devant eux, la noirceur lumineuse de ses cheveux lourds qui semblaient enduits d’huile, avaient immédiatement attiré son attention. La conversation avait suivi et de banalités en banalités, ils avaient, se promenant dans les allées si romantiques du parc sauvage, fini la journée ensemble, puis dîné ensemble et enfin épuisé comme cela se devait être leur nuit dans son miniscule maison-atelier (héritée d’Angela Hartnett une lointaine cousine maîtresse d’un descendant de Nicolae Grigorescu) de peintre de Barbizon. Ils ne s’étaient plus jamais quittés, Becky Turner et Octaviano Valdès vivaient depuis en harmonie avec eux mêmes mais aussi avec tous les autres.

Leurs ressources étaient modestes mais suffisantes pour la vie tranquille d’artiste qu’ils menaient: Octaviano ne vendait pratiquement jamais aucune de ses toiles mais, s’étant spécialisé dans les faux de peintres mineurs de l’école de Barbizon — Georges Gassies ou Alfred de Kniff étant parmi ceux qu’il parasitait le mieux —, il réussissait assez bien, par la vente de petits tableaux, de dessins ou d’esquisses, à leur assurer un revenu chaotique mais cependant correct. Les choses auraient pu durer longtemps ainsi  Octaviano peignait,copiait,  imitait, inventait; Becky, dont on ne sait pourquoi l’amour pour les paysannes bretonnes de Gauguin était absolu, lui trouvait des thèmes, des sujets, des scènes, des esquisses, les paysannes bretonnes devenant aisément des paysannes briardes ou du Gâtinais… mais personne ne peut écrire une existence à l’avance et rien, si ce n’est par la mort, n’est jamais achevé, un matin de juillet 1982, la gendarmerie de Milly la Forêt vint leur annoncer la mort suspecte, en forêt, dans la combe des Merciers, d’un de leurs jeunes amis — amant épisodique de l’un comme de l’autre —parti pour la journée faire de la varappe. Ils sentirent très vite que ni la police ni la gendarmerie n’accordaient beaucoup d’importance à cette affaire et qu’ils avaient, avec les viandards, les truands venant se débarasser de cadavres dans la forêt, les voyous de banlieue attaquant les stations services, les chauffards de la route, les prostituées des bois… bien assez à faire pour s’occuper d’un marginal venu d’on ne sait où, vivant on ne sait comment avec un couple tout aussi peu conforme. Becky ne pouvait accepter cela. Elle s’inscrivit à une formation de détective par correspondance, suivi quelques cours à Melun, et décida de mener elle-même une enquête qui n’aboutit à rien si ce n’est qu’elle obtint un diplôme d’agent privé de recherche.

S’étant ennuyé quelques mois dans un cabinet de la région, elle ne tarda pas à ouvrir le sien.