Comme les membres des multiples participants d’une immense partouze, les faits, événements, incidents de la réalité se mêlent à ceux de la fiction, se pénètrent, s’amalgament, s’entrelacent, se lient, s’unissent, s’enchevêtrent de façon si intimes qu’ils en arrivent à se confondre et que celui qui leur est confronté ne sait plus très bien distinguer le domaine dans lequel il se trouve agir. Le roman a besoin de la réalité comme le jouisseur de ses partenaires et si, souvent, leur union reste inféconde il arrive également qu’elle soit prolifique donnant le jour à de multiples rêves comme à des récits innombrables. Se demander si l’un a le droit de se servir de l’autre est une question inutile car l’un n’est pas sans l’autre même si, parfois, quelques caractéristiques permettent de les distinguer.

Ainsi, dans la fiction, une affaire policière conduit toujours à son élucidation: le récit, vivant dans un espace physique et temporel limité, a besoin de clôture; il n’en est pas de même du réel qui se déroule dans un espace et un temps infinis. Dans la réalité, à peine la moitié des crimes et délits restent impunis et, celui qui s’y intéresse comme à une lecture reste souvent sur sa faim.

La commissaire Albertine Mollet est ainsi bien obligée de constater que les affaires dont elle s’occupe sont en train de s’enliser et que rien de ce qui s’est passé autour d’elle ces derniers temps ne lui permet d’imaginer une quelconque solution. Bien qu’elle refuse de s’avouer vaincu, elle ne dispose d’aucun élément solide qui lui permettrait d’avancer. D’autant que les seuls faits importants sont l’assassinat d’un SDF, le déplacement du cadavre d’une vieille dame, la chute de cheval d’un résident étranger, une menace d’attentat contre le chemin de fer, l’enlèvement sans conséquence réelle d’une petite fille et celui très provisoire du jeune Théo Cottard. Rien de très cohérent dans tout ça… Le mieux est de considérer qu’il s’agit de six affaires séparées sans aucun lien. Dans ce cas-là il ne s’agit plus que d’événements banals— bien que répréhensibles — comme il s’en produit tant dans une année quelconque. L’essentiel reste que le taux d’élucidation des affaires par le commissariat qu’elle dirige demeure dans la moyenne nationale or, pour l’instant, avec les cambriolages de villas commis par des drogués ou des ivrognes locaux, les rares agressions de vieilles dames, les infractions routières, les quelques escroqueries à l’assurance, les trafics de stupéfiants… son équipe présente des résultats très convenables. Il n’est peut-être pas utile de perdre son temps à tenter de résoudre des affaires plus complexes qui prennent plus de temps pour un résultat incertain. Elle se dit qu’elle va clore ces dossiers d’autant qu’une partie d’entre eux dépend des services de la gendarmerie. De plus les lettres anonymes qui faisaient seules un lien, semblent avoir cessé : un plaisantin qui lisait trop la presse !