Marc Hodges est dans un café. Côté non-fumeur, toujours côté non-fumeur. Pour une fois ce n’est pas un espace restreint coincé entre les vapeurs de la cuisine et les odeurs des chiottes. Non. Une vraie salle. Vide. Presque vide : les autres consommateurs sont deux vieilles dames très « comme il faut », lunettes, indéfrisables, nez parisiens légèrement retroussés. Elles pourraient être sœurs, mais rien ne le prouve. Avec elle. En face d’elles, un homme à peu près du même âge, la cinquantaine grisonnante. Peut-être plus. Bien qu’il parle avec un accent français parfait et qu’il semble être autochtone, il porte une chemise orange à manches courtes, un kilt écossais et des chaussettes blanches de laine. Ils parlent restaurants. Leur conversation ne l’intéresse pas mais ils s’imposent : ils sont chez eux. C’est évident. En tous cas ils n’en doutent pas, leur conversation devrait intéresser tout le monde.

Marc se demande comment ils pourraient intégrer ses personnages dans son roman, comment la vie réelle peut se mêler à la fiction. Son esprit vagabonde : que se passerait-il si l’homme s’appelait Schwilk, par exemple Albert Schwilk ? Et voilà qu’ils se mettent à parler chinois, art chinois, langue, cuisine, ils ont un ami chinois… Les coïncidences sont étranges. Le principe des romans de Marc Hodges est largement basé sur le collage, il pique des choses à droite, à gauche… L’homme parle chinois maintenant avec les deux femmes, ils se mettent à interpréter des textes chinois, parlent d’hexagrammes. C’est quoi ça? Mais c’est pas ça… Ça veut dire gêner, embêter quelqu’un, ça a trois sens. Tu es sûr du sens de cette phrase? T’as vu les commentaires? L’homme en kilt parle chinois : on dirait du Boulgakov. J’avais un stylo tout à l’heure… Je vous propose de revoir ces trois phrases là, elles semblent plus faciles… Y a des indices… As-tu deviné ce que cache ce texte? J’avais noté des choses avec Albertine…

Tiens, Albertine, se pourrait-il que la vie rencontre sa fiction. Ces personnages pourraient être en relation avec les triades car, mis à part les triades, qui pourrait être responsable des trois cadavres qu’il doit maintenant justifier mais un punk gothique et un parisien en kilt dans un même roman, ça commence à faire beaucoup. Qui pourra y croire ? Mais s’agit-il de croire ou de lire ? Tout de même, ces trois personnages qui font plutôt Courteline qu’autre chose. Agatha Christie… Peut-être Agatha Christie : «Trois petits chinois». Décidément il se demande s’il pourra un jour concevoir des intrigues simples, linéaires, publier vraiment un livre. Un vrai livre… Quelque chose que pourrai lire un professeur de français du collège de Florac et une charcutière de Carpentras. La fiction n’a pas la capacité d’imagination de la vie.