Albertine et Rango Mollet viennent de faire l’amour… Du moins ils ont essayé. Ils se sont livrés à une mécanique des corps et si Rango est parvenu à l’éjaculation ça n’a pas été sans mal quant à Albertine !… Impossible d’atteindre l’orgasme et ils sont mariés depuis trop longtemps pour qu’elle se soit vraiment donné la peine de simuler. Chacun d’eux a dans la bouche un goût amer : ça ne va pas, quelque chose ne va pas, ne va plus… Ce n’est pas la première fois qu’ils échouent ainsi à trouver dans la jouissance partagée des corps le ciment nécessaire à la solidité des couples.

Rango se tourne de son côté du lit, à peine s’il dit bonsoir à Albertine, il sait bien qu’elle n’est pas dupe et que, tout comme lui, elle est consciente de leur échec. Faire l’amour est merveilleux quand les partenaires éprouvent le même désir, sinon c’est une terrible épreuve où les partenaires se retrouvent soudain réduit au rang animal n’obéissant à rien d’autre qu’à un instinct primaire, perdant toute la créativité érotique qui fait l’humanité.

Albertine s’est également tournée de son côté. Ils sont dos à dos, évitant avec soin que leur peau ne se touche, quelque chose comme une barrière de frustration s’est installée entre eux. Ils ne se parlent pas. Ne dorment pas. Chacun sait que l’autre ne parle pas mais ne veut pas se risquer à rompre le silence sachant par instinct que ce qu’ils pourraient alors se dire risquerait d’introduire de l’irrémédiable. Chacun s’enferme dans ses pensées, essayant de fuir le malaise qu’ils éprouvent tous deux.

Rango pense à Théo Cottard, son élève qui évoque pour lui les visages éblouissants des portraits d’adolescents du Caravage. Et cette association fait défiler en son esprit la projection de la série de nus adolescents de ce peintre. Il n’a jamais vu Théo nu, sait qu’il ne le verra jamais — peut-être un jour à la piscine… mais la villa de Théo dispose de sa propre piscine — mais il ne peut s’empêcher de mettre son visage sur la série des Saint-Jean Baptiste, tout particulièrement sur celui qui représente un adolescent nu, souriant au peintre,alangui, jambes légèrement écartées découvrant un sexe au repos, sur une peau de bête et caressant la tête d’un bélier qui semble chercher sa bouche. Ce tableau a toujours eu sur lui un fort pouvoir érotique. Au fond de lui-même il sait bien, il doit s’avouer que son attirance pour les jeunes hommes s’accroît et il ne sait que faire…

Albertine pense à l’agent Winterhalter. Elle doit s’avouer qu’il ne lui est pas indifférent, elle a même l’impression qu’elle ne lui est pas non plus indifférente. Une beau gosse, intelligent, attentif, dévoué et le film qu’elle se projette à son tour est celui d’une statue de Septime Sévère qu’elle a eu l’occasion de voir au musée de Nicosie, à Chypre, un homme dans la force de l’âge à la musculature puissante, au torse sculptural porté par de longues jambes à la fois fines et musculeuses. C’est ainsi qu’elle imagine Winterhalter et elle se dit qu’il lui faudrait peut-être oser une aventure pour compenser les engourdissements de son couple.