Quand la commissaire Albertine Schwilk, avertie par ses subordonnés alors qu’elle se préparait à aller se coucher arriva sur les bords du Grand Canal du Château de Fontainebleau, les deux cadavres étaient encore couchés dans l’herbe et les ambulanciers s’apprêtaient à les enlever.

- Qui vous a appelé, demanda-t-elle au lieutenant Lagardère ?
- Monsieur…

Il désignait un homme qui se tenait en retrait assis sur un des bancs de pierre destinés aux promeneurs. En survêtement bleu clair et chaussures Nike, il n’avait rien de remarquable, sûrement un des nombreux joggers qui profitaient du parc pour leurs intermittentes remise en forme. Albertine alla vers lui :

- Commissaire Schwilk, dit-elle, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ?
- Je l’ai déjà dit à ce monsieur.

Il montrait le lieutenant.

- Ça ne fait rien, j’aimerais l’entendre de votre bouche.

L’homme prit sa respiration, se redressa un peu sur son siège, regarda Albertine dans les yeux :

- Bon… Voilà… Je fais souvent du jogging dans le parc, j’habite en effet tout près d’ici, cent mètre tout au plus et quand je suis fatigué du bureau et du train de banlieue, comme aujourd’hui, qu’il ne pleut pas, que ma femme n’a pas besoin de moi pour faire des courses, que les enfants ont fait leurs devoirs, que je n’ai pas d’amis à la maison, qu’il n’y a rien d’intéressant à la télévision, que je n’ai pas à terminer un boulot, que je ne suis pas appelé au téléphone…

Albertine l’interrompt :

- Allez à l’essentiel s’il vous plaît

L’homme, étonné, soupire :

- Mais c’est ça l’essentiel… Bon… donc je faisais mon jogging sur le chemin qui fait le tour du canal quand en arrivant près du fond, du côté où il y a les cascades, j’ai vu une grosse forme qui flottait à la surface de l’eau. Je suis curieux, ma femme me le reproche souvent et ce n’est pas toujours positif, mais bon…je suis comme ça… Ça flottait à une cinquantaine de mètres, peu visible car le jour baissait, mais quand-même, ça ne pouvait pas être des nénuphars. J’ai arrêté de courir, j’ai longé le canal en marchant sur le mur qui l’encadre et je me suis approché puis j’ai regardé. J’ai vite compris, il y avait au moins deux corps car je voyais deux têtes. Pour le reste, c’était plus confus…