Le Docteur Cottard. Monsieur le Docteur Cottard en majesté. Indigné, furieux, stupéfait, bafoué, déchaîné, surexcité, hargneux, rageur… Monsieur le Docteur Cottard: ce n’est pas possible, il est inadmissible que dans une ville comme la nôtre de telles choses se produisent, j’en parlerai à mon ami le Préfet, s’il le faut j’alerterai plus haut, plus haut encore je connais beaucoup de monde vous savez, j’ai des amis, beaucoup d’amis, ça ne se passera pas comme ça… Albertine Mollet laisse monter la marée, elle ne peut rien contre le flux, elle attend, espère le reflux, le repos, la détente. Elle ne comprend rien et ça continue: dans notre ville, devant chez moi en plus, on n’est plus protégé, on ne sait plus que faire, bientôt il faudra faire appel à des gardes privés comme dans n’importe lequel des pays de sauvages, à quoi servez-vous, je vous le demande, à quoi servez-vous… Albertine se lance: Excusez-moi, mais… pourriez-vous… Peine perdue, ça ne sert qu’à relancer le flot: je sais, je sais, vous allez dire que vous faites ce que vous pouvez, que vous n’avez pas assez de monde, que la vie devient de plus en plus difficile, violente, violente, avec tous ces jeunes incultes, désœuvrés, perdus, abandonnés, pas possible, pas possible, je ne me laisserai pas avoir par de bonnes paroles…

Diversion bienvenue, le téléphone sonne. Albertine décroche: allo, oui… bon d’accord… on verra ça plus tard… un appel sans intérêt sinon qu’il fait taire le docteur soudain sans interlocuteur. Albertine en profite pour attaquer à son tour avant même de reposer le combiné sur son socle: Bon, si vous me disiez pourquoi vous êtes ici.

Cottard semble désarçonné: vous ne savez pas, on ne vous a rien dit? Albertine: Non… Expliquez-moi… Cottard retombe comme us soufflet sorti d’un four: c’est mon fils. — Votre fils? — Théo, je crois que vous le connaissez… — Non… — Pourtant des agents sont venus l’interroger il y a quelques jours mais il était à Chypre… — Je ne le connais pas, qu’a-t-il fait? — Rien… rien, il n’a rien fait… C’est à lui que quelqu’un a fait quelque chose… — Excusez-moi mais vous êtes psychanalyste, vous devez pouvoir vous calmer et m’expliquer simplement, depuis le début, ce qui vous amène, pourquoi vous vouliez me voir… — On l’a enlevé… — Qui… — Théo, mon plus jeune fils, je viens de vous le dire, on l’a enlevé, devant chez moi…

Manquait plus que ça se dit Albertine, décidément ce métier n’est pas fait pour moi, je ferais mieux de vendre des chouchous sur une plage du Languedoc ou des sucreries à la garde de Marseille. Au moins j’aurais le soleil. Elle adopte son sourire le plus compatissant, appelle le petit Winterhalter: — Bon, dit-elle, vous allez nous expliquer tout cela calmement, nous allons tout noter et faire ce qu’il faut faire. Winterhalter tend un verre d’eau au docteur.

Cottard boit une gorgée, respire profondément: — D’accord, voilà…