Marc Hodges est plein d’incertitudes, de lassitude, presque de désespoir: il vient de dîner avec son éditeur —assez mal d’ailleurs dans un petit turc près de la maison d’édition — et celui-ci ne lui a parlé que tirage, mévente, droits d’auteur, boutique… Alors que Marc lui décrivait le roman qu’il est en train d’écrire, son interlocuteur l’a à peine écouté: «Tes ventes sont mauvaises, deux mille, trois mille exemplaires, je t’aime bien, je crois en ton écriture mais… le public ne suit pas, tu n’as jamais eu de prix littéraire…» «Tout de même, le coupe Marc, j’ai eu celui des jeunes lecteurs il y a cinq ans…» «Oui… il y a cinq ans et puis… c’est un prix qui ne compte pas, il ne fait pas vendre un seul ouvrage…» «Tu exagères!» «J’exagère, à peine… Tu devrais essayer d’être plus public, populaire…» «Tu veux dire commercial…» «Si tu veux…» «Mettre plus de cul, de faits divers, être un peu pute…» «Ne te fâche pas, mais c’est ça aussi la littérature, je ne vis pas pour dans deux cent ans, si je ne vends pas, je ferme… pourquoi ne t’appuierais-tu pas sur l’actualité? Tiens, par exemple, cette jeune autrichienne qui a été séquestrée huit ans… je suis sûr qu’il va y avoir de bons romans là-dessus…» «Je m’appuie sur l’actualité, la vieille dame de la Grotte d’Arnette est un fait divers réel…» «Qui veux-tu que ça intéresse?…»

Deux heures comme ça. déprimant. Mauvaise foi, mauvaise foi, mauvaise foi… Marc Hodges comprend que son éditeur le lâche. Il ne l’a pas dit officiellement mais c’est tout comme: «Arrange-toi pour que la presse parle de toi, pour passer à la télé, sors un peu, dîne en ville, rencontre des gens qui comptent dans le milieu des lettres…» «Pourquoi n’écris-tu pas toi-même les romans que tu penses intéressants à publier?» Posant cette question, Marc connaît la réponse: écrire est une activité non rentable sans avenir, hasardeuse, qui prend trop de temps pour un résultat incertain. Il vaut bien mieux exploiter le travail de ceux qui se rêvent écrivain. Si on s’y prend bien, avec de tout petit tirages, on ne prend pas de risques et, si ça marche, on peut toujours réimprimer et faire le jackpot.

Marc Hodges ne sait plus que faire. Il se demande sérieusement si ça vaut la peine de poursuivre son livre. Il éprouve un certain plaisir à écrire, mais c’est comme se masturber, ce plaisir enferme dans le solipsisme d’où tout écrivain a paradoxalement besoin de sortir par moments. Il lui faut des lecteurs et pour avoir des lecteurs —même très peu — il lui faut publier.

Marc Hodges ne sait pas ce qu’il va faire.