Albertine Mollet et le petit Tristan Winterhalter sont allés voir Sibylle. Le gardien du parc l’avait trouvée assise sagement dans le coin de pique-nique vers 9 heures 30 —le parc n’ouvrait qu’à dix heures. Tenant dans ses bras une poupée de celluloïd, elle avait, posés sur la table devant elle, une bouteille d’eau minérale, un paquet de biscuit et un paquet de bonbons. Elle ne semblait pas effrayée. Albertine lui avait posé quelques questions, l’enfant semblait marquer quelques réticences à répondre, elle se tortillait sur sa chaise, baissait la tête, ne regardait pas la commissaire: —Bonjour Sybille, tu n’as pas froid? —Non. — Tu n’as pas faim? —Non. —Qu’est-ce que tu fais là? —C’est la dame… —La dame, quelle dame? —Une dame… — Tu connais cette dame? — Elle est gentille la dame, m’a donné Lucy… — Lucy? — Oui, Lucy, c’est ma jolie poupée… Albertine n’avait rien réussi à lui tirer de très clair.

D’après ce qu’elle avait cru comprendre, une dame «comme maman» (une noire peut-être ou de l’âge de sa mère ou de la corpulence de sa mère…) l’avait prise par la main à la fin du spectacle et lui avait dit quelque chose comme «viens Sybille, on va voir maman…» puis l’avait emmenée en voiture «dans une très jolie maison» où il y avait un «monsieur pas content». Pourquoi «pas content», c’était impossible à savoir. Il lui avait fait écouter sa maman au téléphone. Sa maman lui avait dit qu’elle avait beaucoup de travail, que ses amis allaient la garder pour la nuit et qu’elle la retrouverait demain. Elle lui avait dit qu’il «fallait être sage» alors la dame lui avait donné Lucy et l’avait fait jouer dans un «très grand» jardin avec des arbres partout, des jeux et une piscine. Etc… Ce matin la dame l’avait amenée dans le parc, l’avait fait entrer par un trou dans le grillage, l’avait amenée là où le gardien l’avait trouvée, était restée un peu à jouer avec elle puis, quand elle avait entendu les pas du gardien, lui avait fait un bisou et lui avait dit «Je m’en vais, le monsieur qui vient va te ramener à ta maman». Rien de plus, rien de plus précis.

Albertine Mollet avait reconduit l’enfant chez sa mère après l’avoir prévenu afin que Sybille, très calme, ne soit pas surprise par les réactions de ses parents. Dans la journée, un médecin était venu constater qu’elle n’avait subi aucune agression sexuelle, une psychologue de la police avait essayé de la faire parler, lui avait fait faire des dessins… Rien n’était réellement intéressant. Que Sybille ait été retrouvée était une excellente chose mais, en ce qui concernait Albertine, elle était toujours aussi démunie: pourquoi cet enlèvement, pourquoi ces lettres anonymes, qui jouait ainsi avec elle? Elle ne savait si elle devait les ignorer ou si, au contraire, il fallait s’en occuper sérieusement.