Ce récit n’a pas de héros… ou plutôt il en a plusieurs, chacun cherchant sa voie parmi les multiples bifurcations à tout instant possible d’une fiction —ceci même si la fiction repose sur une part de vérité réaliste… mais ce serait un autre propos—. Ainsi, à tous moments, de nombreux candidats-héros se proposent et avancent leurs solutions particulières. Évelyne Puget est l’un d’eux qui a revu Balpe à plusieurs reprises depuis leur premier ébat nocturne…

Or, dès sa première rencontre avec Balpe, Évelyne s’est aperçue que chez cet homme, les regards comme les absences de regard, les paroles comme les silences, étaient signifiants. Balpe lui est immédiatement apparu comme un individu traqué qui cherche à fuir quelqu’un —l’on apprendra plus loin que c’est à lui-même qu’il veut échapper, ainsi  qu’au jugement des autres. Sa parade consiste à éviter les coups en se camouflant. Sa gouvernante donne son point de vue sur le personnage: elle excuse l’orgueil qu’il tire de sa naissance, le trouve intelligent, sensible…

Chaque nouvelle rencontre avec le notaire accroît la complexité, l’opacité du personnage. Balpe invite Évelyne à prendre le thé puis, le jour venu, feint la surprise comme si cette invitation n’avait jamais eu lieu. L’effet souhaité est cependant obtenu: la venue de la jeune femme, il efface la cause, comme un criminel qui efface les preuves de son crime. A l’héroïne surprise, il répond par un sourire hautain, car sa position lui sert également de parade: il lui est commode d’insinuer à ceux qui ne comprennent pas ses réactions qu’ils manquent d’éducation et de noblesse. Une fois de plus, le point de vue de l’héroïne sur le personnage varie: elle sait maintenant qu’il s’agit d’un parent lointain de Cottard, et que, par conséquent, il ne peut être un criminel. De plus sa conversation n’est pas celle d’un fou. Pourtant la fausse note de la première rencontre se reproduit: le regard scrutateur, automatique, inévitable, resurgit. De ce regard l’héroïne ne comprend toujours pas la signification, mais elle sent qu’il est révélateur d’une faille.

Si habile que soit le notaire dans l’art du déguisement, sa véritable nature combat sans cesse sa personnalité factice qui, Évelyne en est persuadée, finira par triompher. Si au début, elle l’a fréquenté parce qu’elle avait besoin de lui, ensuite par pur besoin physique, elle se persuade peu à peu qu’il est certainement un des éléments du puzzle qui lui permettra de sortir de la situation des plus difficiles où elle s’est mise avec Théo.