L’odeur, un bloc compact d’odeur putride, une masse résistante, solide bien qu’invisible, serrée dans l’espace semi-fermé de la grotte d’Arnette entoure le corps de la vieille dame, cocon infect de quelque insecte répugnant affirmant le statut du cadavre dans l’abandon définitif des soucis humains, où le corps recouvre son statut originel de matière indifférente… moisissures, champignons, charognes, fermentations, putréfactions, décompositions, pourritures diverses se retrouvent là dans l’éternel mouvement des matières changeant sans cesse de nature, se mêlant, s’amalgamant, se délitant, se brassant, se confondant, se brouillant dans une réorganisation infinie des puanteurs et des remugles… Avant qu’elle ne se force à le creuser de toute la force volontaire de son corps, ce magma épais repousse un court instant Albertine Schwilk qui se décide pourtant à pénétrer cette masse douceâtre, écœurante protégeant le cadavre d’un trop de curiosité humaine. Elle s’approche, éclaire le corps de la lampe que lui a tendu Knauer: le faisceau en creuse encore le visage faisant ressortir l’ossature des pommettes, le trou de la bouche ouverte sur une obscurité définitive, les couleurs de fleurs vénéneuses des paupières, les taches noirâtres qui mangent la peau, la raideur des cheveux jaune-blancs qui semblent posés artificiellement sur le pourtour du crâne. Malgré sa répugnance, parce qu’elle sait qu’elle doit donner une image professionnelle, Albertine regarde, se force à regarder tout cela, se dit qu’il y a peut-être là quelque chose qui doit être noté ou sinon sera à jamais perdu, évite soigneusement de mettre ses pas dans les empreintes de chaussures manifestes sur le sol de sable humide de la grotte, cherche la moindre marque, le moindre objet, même dérisoire qui pourrait constituer un indice. Progressant dans l’odeur, obligée par le plafond de gré de la grotte à se pencher comme une pénitente, elle avance lentement, très lentement, arrive près du corps, l’examine sans le toucher: la vieille dame porte des habits simples mais qui ont dû être neufs, noirs sûrement bien que la couleur en ait été délavé par l’humidité du lieu, un col de dentelle, posé sur sa poitrine, un médaillon tenu autour du cou par une petite chaîne d’or, les mains dont les os tendent une peau de cuir bouilli jointes sur le ventre, à plat l’une sur l’autre. Il serait étonnant que la mort soit intervenu en ce lieu, plus vraisemblablement le corps a été transporté là et celui, ceux, celle, celles… qui l’ont transporté ont, dans la monstruosité de leur acte, voulu manifester un certain respect à la morte ou peut-être à la mort… Albertine se penche encore, éclaire de sa lampe les anfractuosités rocheuses au-delà du corps, remarque un petite feuille de papier pliée en quatre, s’en empare, ressort de la grotte, laisse la place à l’équipe de police scientifique. Elle va vers sa voiture. Pour essayer de se laver de l’odeur, boit une grande gorgée d’eau gazeuse puis regarde le papier qu’elle a entre les mains: bien qu’humide, les inscriptions qu’ils portent, un peu délavées, sont encore très lisibles. C’est un ticket de Loto, tirage du samedi 17 juin 2006, quatre jours avant la découverte du corps. Albertine Schwilk se dit qu’elle tient là un indice sérieux.