La description… la description… voilà la pierre de touche… les détails comme dit Jack Kerouac qui s’y connaissait… pas la photographie qui trop souvent enjolive ou détruit l’objet par son contexte… ou alors le très gros plan, les détails:

«Malgré l’odeur lourde, épaisse, Albertine Schwilk se penche sur le cadavre de la vieille dame. Pour l’instant c’est encore une vieille dame, mais une vieille dame sans expression: la peau du visage s’est déjà tendue sur les os creusant les joues sous l’ossature des pommettes, la bouche édentée est ouverte sur une absence d’air, les yeux fermés par les paupières entre bleu mauve et rose violacé. La mort l’a figé dans une vieillesse indéfinie qui interdit de lui donner un âge précis — soixante, soixante dix, quatre vingt ans? Albertine ne saurait le dire… Elle sait que le médecin légiste le précisera plus facilement.»

Marc n’est pas vraiment satisfait de lui, tout ça est à la fois imprécis et bavard… comment mieux faire sentir l’odeur par exemple? C’est une odeur lourde bien sûr, épaisse, mais ça ne suffit pas, il faut dire aussi cette impression de plénitude repoussante qu’elle laisse en bouche, quelque chose comme une odeur qu’on mâche, qui s’impose, dont on ne se débarrasse pas facilement — un peu l'impression éprouvée en bouche à manger de l'oignon, quelque chose qui emplit, envahit : «L’odeur, lourde, pâteuse, épaisse en bouche, engorge le nez, la bouche d’une révulsion douceâtre, Albertine se force à la traverser pour se pencher sur le cadavre allongé au fond de la grotte…» ou encore, peut-être mieux, à voir: «Une masse lourde, compacte, d’odeur douceâtre et pleine entoure le cadavre comme si, autour de lui, le protégeant du monde abandonné, il avait tissé un cocon compact, puant, gluant dont Albertine doit s’imprégner pour pouvoir approcher du cadavre de la vieille dame…»

Marc n’est pas totalement satisfait de lui. Il sait que si les mots représentaient le monde il n’y aurait plus de discours possible mais il voudrait trouver le mot qui dise l’effroyable répulsion que, dans son imagination, impose l’odeur de cadavre… non qui la dise mais plutôt qui la fasse éprouver, des mots qui obligent son éventuel lecteur à vaincre son besoin de vomir ou à tourner la page. Et ce n’est qu’un début, il n’est pas non plus très satisfait de la teinte des paupières, de la description du visage dont l’apparence hésite entre celle du vieux carton et du cuir bouilli. On n’en finit jamais avec la description, pourquoi ne parlerait-il pas aussi de l’espèce de tâche noirâtre qui dévore la joue gauche ou des cheveux blanc-jaune tirés en arrière du front? Mais n’est-ce pas le rôle de la poésie?