Rango Mollet est d’excellente humeur: juste avant de monter sur son vélo, il a reçu un coup de téléphone d’une certaine Madame Cottard répondant à une des petites annonces qu’il fait régulièrement passer dans les gratuits régionaux: elle voudrait qu’il donne quelques heures de philosophie à un de ses fils, Théo lui a-t-elle précisé. Comme la plupart des mères, elle l’a présenté comme un petit génie, surdoué, en avance sur tout. Elle juge qu’à presque quinze ans il est temps qu’il s’attaque à la philosophie. Pourquoi pas?… De toutes façons Rango ne peut pas se permettre de refuser un élève. De plus, il doit s’avouer qu’avoir un élève aussi jeune a quelque chose d’excitant: il se voit déjà comme un précepteur antique, un Socrate éveillant les jeunes esprits aux arcanes du monde. Il pense à la statue de Socrate et son élève qui domine le Grand Canal du château de Fontainebleau: belle image… il pédale.

Le vélo excite toujours à la fois son corps et son esprit, la tension qu’il impose aux muscles de ses cuisses lui est comme un stimulateur de pensée qui le rend heureux. Il imagine déjà son élève —Théo, n’est-ce pas un nom prédestiné? un petit dieu… Ganymède aussi lui aurait bien plu… mais on ne peut pas tout avoir… Il pédale. Il adore sentir la pression de la selle sur son scrotum, les minuscules frottements du maillot de cycliste surtendu sur son pénis: le vélo est un sport érotique… du moins pour Rango car sinon comment expliquer le plaisir qu’il a à suer des heures sur cet engin à parcourir des routes plus ou moins désertiques sans même se donner le temps de voir le paysage?… Il pédale, regarde son compteur: trente kilomètres heure, pas mal sur cette portion de route. S’il continue, il va pouvoir maintenir une vitesse moyenne aux alentours de vingt-cinq, vingt-six sur soixante à soixante-dix kilomètres… Bien sûr c’est ridicule pour un cycliste professionnel mais il n’est pas un cycliste professionnel et, pour un philosophe, il se débrouille plutôt bien. Il pédale…

Il sue, sent la sueur sur tous ses muscles, il boit, s’essuie les mains à son maillot… Il pédale… aime bien sentir la sueur qui sort de tous ses pores, pense à Mado… sa récompense… avec un peu de chance elle sera là — ne devrait-il pas plutôt dire il?— à son habituel carrefour de forêt. Il adore qu’elle s’occupe de lui lorsqu’il descend de son engin moulé dans sa culotte de cycliste, qu’elle l’entraîne vers le petit nid qu’elle s’est installée entre deux rochers… La première fois ça a été une divine surprise, Rango n’avait jamais connu un orgasme pareil. Depuis, chaque fois qu’il se lance sur ce parcours, il espère qu’elle (il? ambiguïté qui accroît encore sa jouissance…) sera là… se refuse à fixer des rendez-vous, l’aléatoire fait partie intégrante du jeu, augmente le désir… la frustration des absences augmente considérablement la jouissance des rencontres: de magnifiques hasards. Le hasard fait partie du jeu… Rango n’est-il pas philosophe?… Il pédale…