La littérature de fiction repose sur un paradoxe: dans un récit, pour que ses lecteurs puissent le suivre, l’auteur est contraint de rapporter des choses sans intérêt — et sur ce point, le récit policier est le pire qui feint de reposer sur une logique du réel permettant (en théorie) à ses lecteurs de reconstituer une chaîne d’événements — or la littérature —comme le prouve sa forme la plus aboutie, la poésie— n’existe que dans le tremblement des mots, ces moments de signification supérieurs où ce qui est dit l’est au-delà du réel dans le rapport intérieur des mots aux mots… j’esquiverai donc la difficulté: Théo a remis à Évelyne ce qu’il avait. Peu de choses, le dernier mail avec le dernier message et le collage qu’il en a construit. Le texte dit ceci «Puisque vous ne réagissez pas, le jeu va devenir de plus en plus sérieux. Attendez-vous à un accident majeur sur la ligne de chemin de fer entre Melun et Montereau. Pour l’instant, j’hésite encore: bombe ou déraillement… je vais y réfléchir, ce qui vous laisse un peu de temps.»

Évelyne est dépassée, elle sait qu’elle ne résoudra pas elle-même le problème. L’enjeu est maintenant trop grand. Il lui faudrait des spécialistes du réseau Internet, prévenir la SNCF, mobiliser la force publique… D’autre part elle ne peut assumer le poids moral de ce qui peut arriver… Enfin elle sait que Théo est au courant, que maintenant il n’ignore pas que ce qu’il prenait pour un jeu a des incidences dramatiques dans la réalité. Ce jeu est trop fort pour elle mais… elle ne veut rien avouer. Avouant elle serait complice des malversations antérieures. Une nuit d’insomnie… Une journée d’angoisse. Le temps qui passe joue contre elle. En fin de journée, elle appelle Théo: — Si tu ne veux pas que je te dénonce, il faut que tu fasses ce que je vais te dire. On se retrouve carrefour de Diane, tu vois où c’est? Il voit. Ils s’y retrouvent une demi-heure après. Elle donne un papier à Théo: —Voilà, j’ai réécrit le message. Tu vas faire comme d’habitude, le recopier avec des lettres découpées dans des journées, utilise des gants, une colle très ordinaire et sers-toi du journal local. Puis tu mets le message sous une enveloppe ordinaire, surtout pas tes enveloppes de l’hôtel Cyprus et tu t’arranges pour le faire passer directement à la commissaire Albertine Morel… — Comment? demande Théo en prenant le papier. Évelyne réfléchit: — Je vais t’envoyer par mail une photo de sa voiture de fonction et te dire où tu pourras la trouver demain. —Ok, ça va, il regarde le texte, c’est long, je vais en avoir pour un moment à coller tout ça… — J’en ai rien à foutre, tu nous as mis dans la merde, aide-moi à nous en sortir. —D’accord. Chacun part dans une direction différente, Théo sur son VTT, Évelyne à pied.