A l’âge où l’enfant hésite à se changer en homme, ou quelque chose d’encore asexué laisse encore à la force mâle esquissée dans l’adolescent de la légèreté des formes, de la douceur du visage féminin, mignon comme tout avec son polo rouge qui sculpte son torse, sa culotte de cheval bleu marine, ses bottes noires moulantes, Théo ne semble ni effrayé ni inquiet, il s’assied près d’Évelyne, la regarde lentement avec un léger sourire qui éclaire davantage encore la luminosité de son visage. Tout en lui est grâce, élégance, aisance naturelle… l’odeur très mâle de cheval qu’il répand renforce l’ambiguïté de son charme. Souriant, sûr de son pouvoir de séduction, il ne semble pas du tout embarrassé, il est au monde dans un rapport de propriétaire: tout lui est dû. Du noir profond de ses yeux il provoque Évelyne comme s’il ne pouvait qu’être le maître d’un jeu dont il fixerait lui-même les règles. Peut-être même un peu d’ironie… Évelyne se dit que ce gamin doit se sentir à l’aise dans n’importe quelle situation. Et cette aisance lui en imposen l’attire même, elle en éprouve une certaine gêne, le souvenir du rêve qu’elle a fait quelques nuits auparavant ajoute encore à son embarras; l’esprit embrumé d’irréel, ne sachant plus vraiment si la situation qu’elle vit est rêvée ou réelle, Évelyne se sent tendue, partagée entre la tension sensuelle qui envahit son corps et la pression rationnelle qui devrait contenir son comportement. Évelyne est dans un état de trouble…

Si le futur se joue souvent dans l’incertitude absolue d’un geste, il est des moments où les bifurcations, susceptibles de faire basculer une existence sur une pente vertigineusement irréversible, brisent tout ce qui a été jusque là. Dans l’isolement absolu de la forêt, son calme bruissant —souffle léger du vent dans les branches, frottement des feuillages, chants épars d’oiseaux, glissements invisibles d’animaux froissant les herbes, les fourrés —, dans ses odeurs sexuées —herbes, mousses, champignons, moisissures…—, prend place entre eux quelques secondes —quelques secondes seulement— d’un silence où chacun jaugeant l’autre tout pourrait devenir possible; la tranquille sauvagerie du lieu appelle le sexe.

La tentation est forte pour Évelyne d’esquisser un geste vers lui, se rapprocher, adoucir son regard pour le changer en invite, prendre son visage dans ses mains, le toucher… le toucher. Théo est à sa merci. Elle le sait. Elle le regarde, ne peut s’empêcher de sourire, avance une main, la pose sur sa cuisse, la fermeté de sa musculature l’émeut davantage encore, mais ce geste qui pourrait être une caresse s’affermit au dernier moment pour devenir comme une prise, un rapport ambiguë de possession hésitant entre sensualité et emprise. Le corps d’Évelyne est en attente. Théo ne réagit pas, laisse faire, toujours souriant il la regarde, ne détourne pas son regard: il lui laisse l’initiative. Évelyne a soudain l’impression qu’il pense exactement tout ce qui se passe dans sa tête: elle se sent l’âme pédophile. Mais, après tout, Théo n’a-t-il pas presque quinze ans?…