Ça ne pouvait pas durer comme ça —le récit lui-même risquerait de traîner en longueur, ce qui n’est pas bon pour le moral des lecteurs…— Évelyne décide une fois de plus d’essayer de reprendre les choses en main. Mais comment faire? Elle ne peut pas planquer plusieurs jours devant les Cottard, elle ne peut pas faire une enquête officielle, elle ne peut pas aller à Chypre… Elle réfléchit, réfléchit, n’en dort pas, ne pense qu’à ça. Elle est obsédée par ce problème, ses enfants, son mari la trouvent absente, lui demandent ce qui ne va pas: elle les rabroue, trouve des prétextes, les accuse d’un tas de comportements et d’actions anodins censés justifier son énervement. Au commissariat, elle est absente, se fait réprimander, ses collègues les plus amicaux lui demandent ce qu’elle a. Elle n’a rien… et puis ça ne les regarde pas. Qu’on lui foute la paix! Plusieurs jours comme ça. Évelyne devient infernale. Le travail de sa pensée, lent, rendu plus lent encore par l’urgence où elle se trouvait, finit par produire à peu près tous les effets possibles, par conséquent aussi ceux que l’on aurait pu croire les moins productifs puis, un matin, alléluia, l’idée, l’illumination: Balpe… Elle se souvient de Balpe. Elle se souvient de cet individu précieux et hautain aux cheveux gris frisés encore abondants, front ovale, yeux verts… ce voisin des Cottard, promenant son chien avec l’élégance d’un aristocrate fin de siècle qui n’avait pas hésité à l’aborder pour leur offrir ses services alors qu’ils essayaient de repérer Théo. Elle se souvient qu’il leu en avait dit plus qu’il ne leur demandait et semblait enchanter de fournir des informations sur les habitants de la maison mitoyenne à la sienne. Discrètement, elle lui téléphone: —M. Balpe? —lui-même… —agent Puget. Vous vous souvenez certainement de moi, vous m’avez parlé alors que je surveillais la maison des Cottard… —Oui, bien sûr… Attente prudente à l’autre bout du fil. En tous cas, il n’a pas réagi de façon agressive… —Voilà… Je me demandais si vous pourriez m’aider… Rien de très important mais…—Mais?… —Sauriez-vous quand le fils de vos voisins, les Cottard, rentre de vacances? Silence… Comme si Balpe réfléchissait. Elle l’imagine en train de se demander si sa position bourgeoise lui permet de se livrer à quelques confidences. Elle l’entend prendre sa respiration… —C’est-à-dire… —Oui!… Vous faciliteriez beaucoup mon travail… Réticences…— Enfin?… Pourquoi avez-vous besoin de cette information? Embarras. Évelyne réfléchit mais il lui faut réfléchir vite… —Vous avez porté plainte contre eux… Indignation, voix soudain plus ferme… —Je n’ai pas porté plainte, j’ai simplement signalé un tapage nocturne… —Oui, oui… vous avez raison, vous avez tout à fait raison, je n’aurais pas dû dire ça… Enfin, j’aimerais lui parler pour… Hésitations… Elle pense vite, s’imagine une histoire… — A vous je peux le dire, une affaire de joint… — De joint? —De haschich si vous préférez. — Il prend du haschich?—On nous a dit que oui, mais on n’a pas de preuves, alors je voudrais le voir discrètement, sans alerter ses parents. Vous comprenez, c’est assez délicat et… — Je comprends. Écoutez… je crois que ma bonne m’a dit qu’il rentrait demain mais… je n’en suis pas sûr. En tous cas, ne dites pas que c’est moi qui vous l’ai dit, je démentirais! —Non, non, ne vous inquiétez pas, je serai discrète. En tous cas, merci pour ce renseignement. —De rien. Il a raccroché.