Un conflit est toujours la somme de plusieurs conflits, comme une fleuve est la somme de tous ses affluents: pendant que Marc Hodges s’efforce à construire son roman «forestier» construit selon un principe d’enchevêtrements, entrecroisements, nœuds, liens… ce qu’il appelle assez pompeusement une hyperfiction, Évelyne se débat avec ses propres confusions.

Elle en sait trop. Elle sait que les divers incidents que les autorités, faute des informations qu’elle détient, ont classé sans suite sont en fait liés les uns aux autres. Elle possède une clef fondamentale. Elle sait que Théo, cet éblouissant adolescent dont il faudra bien qu’elle se rende compte qu’il la fait fantasmer, est, d’une façon ou d’une autre lié à chacun d’entre eux puisqu’il en a été le messager annonciateur. Elle sait que ces événements sont l’œuvre de quelqu’un qui dit «s’ennuyer» et menace de recommencer encore et encore et que, si jusque là, il n’avait accompli rien d’irrémédiable, la mort du cavalier anglais —dont elle est la seule à savoir avec certitude qu’il ne peut s’agir d’un accident — vient de franchir une limité: pour la première fois il y a mort d’homme. Elle craint que, cette étape franchie, son provocateur n’ait plus aucune raison de se limiter. Maintenant qu’il (elle?) a commis un premier meurtre, il ne risque plus grand chose à être découvert et si, comme elle le craint, il s’agit d’un psychopathe, il est définitivement entré dans un territoire où tout peut se produire. Elle sait aussi que Théo ne peut être l’acteur principal. Elle sait pourtant qu’elle ne peut rien révéler: elle s’est enfoncée trop profond dans le silence. Elle ne sait pas si elle peut être à la hauteur du défi qui lui est lancé. Elle a peur.

Albertine, elle, ne se doute de rien: elle se vautre dans la routine comme un cochon dans la boue. Autour d’elle il n’y a que des incidents mineurs —regrettables parfois comme la mort du cavalier anglais— mais qui ne sont rien d’autre que des aléas de l’existence sur lesquels elle n’a aucun pouvoir. Aussi essaie-t-elle de se trouver d’autres raisons de vivre. Les vacances par exemple, une promotion possible, la réussite scolaire de ses enfants (mais ils sont encore bien jeunes…), un amant… Un amant, pourquoi pas, elle commence à s’ennuyer un peu dans son ménage, mais alors il lui faudrait quelque chose de discret, elle se demande si meetic?…

Pendant ce temps, Rango, son mari philosophe fait du vélo dans les chemins du Gâtinais. C'est là, dit-il qu'il trouve ses meilleures intuitions philosophiques, quand il pédale au milieu du jaune intense des tournesols dont les fleurs semblent le suivre comme une lumière ou dans la profondeur des sous-bois où la lumière se joue des branches et où, par intermittences, il a la joie immense d’apercevoir un animal sauvage: cerf, biche, couleuvre, faisan, belette… Cette vie en dehors du monde semble parfaitement lui convenir, il se demande même parfois s’il ne devrait pas tout laisser tomber pour vivre seul dans une campagne retirée. Il est cependant vrai qu’il faut bien vivre et qu’il lui faudrait alors travailler —un peu— et —pour ne pas aliéner sa liberté de pensée, dit-il— il n’y tient pas vraiment.

Les autres: Les Cottard, Balpe, Santeuil, Forcheville, Puget, d’autres encore, etc. mènent aussi leur vie —à peine esquissée ici — en marge de cette histoire, même s’ils en font partie et si, d’une certaine façon, elle ne va pas tarder à les rattraper.