Énervée, Évelyne tourne dans son lit. Tourne, se retourne… Elle n’arrive pas à trouver le sommeil, elle n’est pas douée pour la littérature. Elle lit parfois des polars —Ganançay, La Toile— mais ça ne l’intéresse pas vraiment. Elle n’y croit pas. La plupart du temps ça l’emmerde… Elle n’aime pas le roman de plus en plus étrange dans lequel elle s’est fourrée. Un mauvais polar… Que Théo soit l’ado qu’elle cherchait et qui livrait les lettres ne fait guère de doute mais le reste ne colle pas. Elle a beau remuer en tous sens les événements dans son crâne, ça ne colle pas, pas bien… ça ne colle même pas du tout! Insomnie, insomnie, les idées vont et viennent, reviennent, passent, repassent… rien ne se fixe, il lui semble que sa pensée est molle, inconsistante, rien ne se fixe vraiment… rien de précis, des images qui se chevauchent, des faits qui se bousculent et se contredisent… elle ouvre les yeux dans la nuit, s’oblige à fixer une vague lueur près de la fenêtre pour essayer de se vider la tête… Les lettres annonçaient des délits réels… du moins elles collaient aux délits et se les attribuaient avant qu’ils aient été annoncés par la presse… Impossible que Théo les invente ou les exploite après la lecture des quotidiens… La mort du SDF… supposons qu’il ait, par hasard, trouvé le cadavre avant quelqu’un d’autre…peu crédible mais possible… Ce serait quand même un gamin bien tordu… Il est vrai que sa mère semble le protéger au-delà du raisonnable… Mais l’incendie de la maison de retraite? Bien sûr il y a Chypre, il y a aussi l’hôtel Cyprus, Théo est impliqué, mais comment? Penser à autre chose… Son cerveau tourne en boucle… Revient sans cesse aux mêmes problèmes: impossible que cet ado ait mis au point la façon compliquée de déclancher l’incendie… Sa voiture et celle de son mari, ça ça pouvait bien venir d’un gamin… mais d’un gamin de cité… elle ne voyait pas ce bourgeois de Théo dans ce rôle… et le cadavre exhumé? De toutes façons il ne pouvait pas avoir fait ça tout seul… Rien ne colle… tourne, retourne… elle a chaud, se déshabille complètement mais elle a toujours chaud. Son mari ronfle à ses côtés, elle ne parvient pas à trouver le sommeil. Tourne, se retourne… Elle va dans sa cuisine boire un verre d’eau, grignoter quelques biscuits… Essaie de se calmer… Mais Théo… Théo est là avec sa gueule d’ange qui la fascine mais qu’elle sent si loin d’elle… En plus elle est vraiment coincée, elle est la seule à connaître toutes les données du problème, de savoir tout ce qui est en jeu… Les autres ne se doutent de rien… Vaut mieux qu’ils ne se doutent de rien. Elle essaie de lire… Un truc ennuyeux en espérant que ça va l’endormir, un truc intitulé Journal de Charlus mais elle ne voit pas ce qu’elle lit, elle ne retient rien, ce qui s’impose c’est la gueule de Théo et tous les problèmes qui se cachent derrière son sourire. Trois heures qu’elle tourne, elle retourne se coucher… tourne, se retourne… Demain elle va avoir une sale gueule.