Pour la commissaire Albertine Mollet, ce n’était pas un bon début de journée: le temps était exécrable, elle avait les pieds mouillés et s’était disputée avec son pseudo-philosophe de mari. Comme d’habitude pour une cause dérisoire: il lui avait reproché de ne pas avoir mis un rouleau de papier dans les toilettes alors qu’elle venait de finir d’utiliser celui qui était en place. La cause n’était pas la cause. Comme c’est bien souvent le cas dans les relations humaines. La cause était un prétexte. Chacun d’entre eux ne pouvait accepter de céder devant l’autre. De céder quoi que ce soit. Chacun d’entre eux veillait jalousement sur le territoire qu’il considérait lui appartenir. Elle considérait que c’était un raté incapable de s’insérer dans la société. Il pensait qu’elle était devenue davantage flic que femme. Aussi le moindre incident était-il un lieu potentiel d’accrochage: un journal mal rangé, un fruit abîmé, une réflexion anodine ou une demande de l’un des enfants (bonbon, gâteau, pistolet en plastique)… De préférence, les faits qui donnaient lieu aux disputes les plus vives avec insultes, claquages de portes, menaces de séparation, fuite du domicile… étaient les plus ridicules.

Et ce matin c’était particulièrement ridicule. Autant dire qu’Albertine se détestait. Si elle n’avait pas été aussi soucieuse de démontrer qu’elle valait socialement plus que son mari, elle se serait excusé mais l’orgueil, la fierté, l’emportaient chez elle sur l’amour. Un bien grand mot d’ailleurs car elle n’était pas vraiment sûre d’aimer son mari. En tous cas, elle n’éprouvait pas pour lui de la passion: son mariage et leur vie étaient des plus raisonnables. Mais n’était-ce pas le cas de la plus grande partie des couples qu’elle connaissait? Sur ce point elle n’avait aucune illusion ni aucune attente: elle ne croyait pas à la passion… Au désir certainement qui, un temps, emporte deux êtres au-delà du raisonnable et les rejette, peu de temps après, épuisés, transis, perdus, sur une rive où ils ne se retrouvent plus. Oui, au désir. Elle l’avait connu deux ou trois fois dans son existence mais elle s’était jurée de ne plus se laisser emporter par son flot capable de tout dévaster dans une existence… Elle se surveillait. Elle réussissait plutôt bien.

Aussi, Albertine était-elle furieuse, dépitée et morose à la fois, chacun de ces sentiments, tour à tour, se répartissant son espace mental; elle n’attendait rien de sa journée, rien qui pourrait changer son humeur. La routine. C’est tout ce à quoi elle pouvait s’attendre. De la paperasse, des tâches dérisoires, un personnel qui ne l’amusait ni ne faisait preuve d’un véritable zèle… comme d’habitude, elle allait, de son bureau, regarder défiler les heures sur la pendule ronde. Ses journées ne lui promettaient jamais rien qui soit capable de donner un sens à son existence. Fonctionnaire, elle agissait en caricature de fonctionnaire. Ni bien ni mal car c’était au-delà de la morale: elle faisait ce qu’il y avait à faire et comme ne se présentaient que des obligations ridicules, elle faisait un travail ridicule. Bien qu’elle ne soit commissaire que depuis trois ans, elle avait déjà fait l’inventaire complet de son métier. Or, devant elle, il y avait encore au moins trente années à tenir.