Tête pleine de phrases, de mots —hexagrammes, mésanges, meurtre, assassinat…— mais rien qui vaille. Rien qui s’impose. Marc Hodges marche dans le parc sauvage du château de Fontainebleau. Grandes enjambées. Il ne voit rien, n’entend rien. Il est tout entier dans sa tête. La marche pour activer la pompe cardiaque. La marche aveugle comme drogue. Il veut écrire. Sait qu’il va écrire. Son roman est là, il le tient. «l’œil de la caméra survole la forêt, treillis de branches, branchages, vert, verts. L’œil de la caméra est un œil de vautour qui tourne au-dessus d’un cadavre. Des branches, rien que des branches, une texture verte mêlée de jaune et d’ocre, l’œil passe vite sur le paysage. Il tourne. On voit qu’il tourne, les mêmes éléments de décor reviennent. Se rapprochent. Entre les branches, un rocher. Sur le rocher l’ombre d’une aile. Apparaissent des fougères. Des rochers, des blocs rocheux. L’ombre de l’aile tourne sur l’un d’entre eux. Insiste. On devine qu’elle signale un drame…» Ça pourrait être un début. Intéressant de jouer ainsi entre cinéma et roman. «Ce jour-là, le lendemain de l’enterrement d’A.J., Maro Stavros marche à grands pas dans la forêt. Il n’a pas de but précis, se contente de suivre sans y penser, les signes bleus tracés de loin en loin sur les arbres ou les roches. Il pourrait se perdre. il aurait envie de se perdre. Se perdre pour oublier, presser le pus épais de ce chagrin qui l’étouffe, s’éloigner de tout… mais il se contente de suivre sans y penser les stupides petites marques bleues que des individus bien propres sur eux, domptant la sauvagerie naturelle de la forêt pour en faire un parc d’attraction, ont déposé là…» Ça pourrait aussi commencer ainsi. Plus littéraire. Pourquoi Maro Stavros. Il ne le sait pas. Ne se demande même pas pourquoi il ne le sait pas. Ce sont deux mots qui vont bien ensemble, qui sonnent bien. Ça suffit… En tous cas, le roman commence par la découverte du cadavre de la vieille dame dans un abri sous roche de la forêt de Fontainebleau. Comme dans la réalité même si ce n’est pas le fait divers qui l’intéresse en tant que fait divers. Ce qui l’intéresse c’est l’ambiguïté de cette forêt, à la fois sauvage, campagnarde et citadine. Une forêt mutante… et l’idée de ce cadavre de vieille femme en ce lieu, comme si tout avait été fait pour qu’il soit rapidement découvert. C’est déjà une histoire. Quelque chose d’intermédiaire entre le probable et l’improbable, entre le crédible et l’incroyable. Marc sait qu’il tient un bon sujet… Il lui faut marcher, marcher encore pour faire le vide, laisser se déverser le trop plein d’idées qui l’empêchent encore de tracer une trame simple. Décanter, laisser se déposer la lie… Il a l’habitude. Il sait que ça viendra, qu’il suffit de marcher, puis de se mettre à écrire… mais ça c’est une autre histoire.