Salon luxueux: Santeuil semble aussi à l’aise qu’un canard dans un poulailler. Albertine a refusé l’offre de Léna. Question de principe. Ils n’osent pas s’asseoir sur le cuir de fauteuils qui leur semblent autant d’objets d’art. Attente: Santeuil regarde le parc par la baie vitrée, Albertine fait du regard le tour de la pièce, s’étonne de grands tableaux très colorés, à la limite de l’abstraction… Elle n’en voudrait pas chez elle, les silhouettes de personnages noyées dans la couleur ne ressemblent à rien de précis: seules quelques vagues signes différencient hommes et femmes, rien d’autre, presque des taches de couleurs pures plaquées sur des murs gris perle. Une porte s’ouvre. Un homme souriant, plutôt grand, d’allure sportive —jean bleu, chemise polo saumon, épaisse chevelure blonde— approche, lui tendant la main: —Jérôme Cottard, désolé de vous avoir fait attendre mais mon patient est un peu difficile. Je n’aurai, hélas, que quelques minutes à vous consacrer… Balpe, encore, je suppose… Ce voisin est insupportable. Plutôt que mon voisin, il devrait être mon patient. Il souffre de la manie de la persécution. C’est un hypocondriaque qui ne supporte rien ni personne. Vous avez vu nos maisons, il y a presque cent mètres entre la mienne et la sienne, la mienne est entourée d’arbres, presque d’un bosquet, je n’aime pas que l’on puisse regarder chez moi, j’ai besoin d’une intimité totale quand je suis chez moi… Comment la musique —car c’est de la musique qu’il se plaint certainement, comme d’habitude, à moins qu’il n’ait inventé autre chose… il en est bien capable!…— comment la musique de mes enfants peut-elle vraiment le déranger. Quand ils font une fête c’est toujours dans le sous-sol que j’ai fait aménager chez eux, presque un bunker, juste deux petits vasistas donnant sur l’extérieur pour l’aération… Ridicule. J’ai fait des essais moi-même, —c’est vrai que les adolescents ont parfois tendance à considérer la musique comme un océan de sons où ils s’immergent —un insconscient désir utérin… peut-être…— j’ai mis leurs amplis à fond sur un disque techno —insupportable: boum… boum… boum… boum… des basses, des basses…mais bon, pour cette génération c’est une drogue, mais licite celle-là, on ne peut pas tout interdire… amplis à fond, contre le mur qui sépare nos deux jardins, de plus un mur de plus de deux mètres de haut, un excellent écran sonore, on n’entendait presque plus rien, je vous l’assure, presque plus rien. Il ne devait pas y avoir plus de décibels qu’à cinq heures du matin en été quand les oiseaux s’éveillent dans le parc. J’ai essayé de parler à Balpe, impossible, il refuse de me recevoir. Je lui ai téléphoné, il m’a raccroché au nez. Je lui ai écrit: aucune réponse… Je ne vais pas m’empêcher de vivre pour cet individu, il doit détester la vie, il doit se détester. Si au moins il avait le courage du suicide…

Albertine ne sait comment réagir à ce flot de paroles. Elle le laisse couler, saisit au passage un moment de respiration: —nous devons tenir compte de sa plainte… —Je sais, je sais, vous faites votre travail, ce n’est pas moi qui vais vous le reprocher. L’ennui est que mon voisin est un petit notable local et qu’il abuse de sa position d’avocat. Maître Balpe sur son passé familial perché… Je sais, je sais tout ça, mais que voulez-vous que je vous dise, j’ai fait mon possible pour vivre en bon voisinage, ce que vous confirmerons les autres propriétaires des maisons alentour… C’est lui qui ne nous supporte pas… Nous serions tous ravi qu’il s’en aille, cet homme n’est pas normal, il devrait vivre en pleine campagne ou… dans un asile!… Bon, excusez-moi, mais il faut que je retourne à mon patient.

Il serre la main d’Albertine, de l’agent Santeuil, s’en va, se retourne avant de franchir la porte: —Si je peux faire quelque chose pour vous, ce sera avec plaisir, n’hésitez pas à m’appeler ou à venir, Léna, mon assistante est à votre disposition… je suis ravi d’avoir fait votre connaissance.

Il disparaît.