Depuis qu’elle avait pris sa décision, Évelyne ne pensait plus qu’à ça: il lui fallait à tout prix retrouver son bel adolescent au profil florentin (ou vénitien… mais sur ce détail elle ne se battrait pas…). Cette concentration excessive sur un seul objet provoquait de sa part de la distraction, une distraction croissante; le visage de l’adolescent masquait tout le reste. Si on ne fixe qu’un point de la carte, les autres échappent. Évelyne avait l’esprit fixé sur la silhouette de l’adolescent, sur sa coupe de cheveux, sa grâce, sa légèreté, la couleur sombre de ses yeux; et tout le reste lui échappait: elle était désormais incapable de la moindre concentration ni sur son travail ni sur ses activités ménagères… Elle n’avait plus envie de s’occuper de ses enfants ni de son mari. Une jeune chose lui importait désormais: retrouver cet adolescent. Et pour cela, il lui fallait inventer des prétextes, n’importe quel prétexte pour libérer du temps, elle ne supportait plus de rester enfermer au commissariat pour s’occuper des affaires courantes, recevoir du public, répondre au téléphone… Les taches routinières qui étaient les siennes et que, jusque là, elle accomplissait sans trop y penser, lui devenaient des corvées insupportables: elle n’avait plus aucune envie de dresser des procès-verbaux, de chasser les clochards qui importunaient les passants, d’aller écouter les plaintes diverses de quelque commerçant que ce soit, ni d’écouter les vieilles dames dont un jeune, plus ou moins facétieux, avait arraché le sac à main.

La commissaire Albertine Mollet n’avait rien d’un Sherlock Holmes —et d’ailleurs personne ne lui avait jamais demandé de montrer qu’elle pouvait en être un—, elle faisait son métier, comme elle pensait qu’il fallait le faire, sans enthousiasme excessif ni abandon extrême. Elle ne demandait pas à ses subordonnés de faire du zèle, mais elle ne supportait pas qu’il ne remplisse pas avec consciences les tâches qui leur étaient assignées. Le problème d’Évelyne était donc de se faire charger d’une mission qui, sans éveiller les soupçons de sa hiérarchie, lui permettrait de mener son enquête personnelle. Elle était persuadée que, de toutes façons, elle aboutirait vite, c’était une affaire d’un ou deux jours, trois tout au plus car son plan d’enquête était prêt, les lieux fréquentés par les adolescents n’étaient pas très nombreux. Celui qu’elle cherchait devait avoir quatorze ou quinze ans, elle devait donc rechercher dans les collèges, peut-être les lycées, visiter les deux commerces de jeu vidéo, passer à la maison des jeunes et peut-être, si cela ne suffisait pas, voir les clubs sportifs et l’école de musique… Fontainebleau est une petite ville où il n’est pas facile de se perdre, elle trouverait vite des indices. Elle décida donc d’inventer une affaire. Évelyne habitait dans une petite résidence tranquille de cadres moyens en bordure de la ville et de la forêt. Il ne s’y passait jamais rien. Elle inventa un cambriolage. Sachant une de ses voisines absentes pour la journée, un matin, avant de partir à son travail au commissariat, elle en escalada le balcon, brisa une vitre, versa le contenu de quelques tiroirs à terre et, avec un feutre effaçable (elle n’allait quand même pas détériorer le cadre de vie de sa voisine), inscrivit sur un mur «Ça t’aprendra, on reviendrat», signé «Hells Angels» et attendit le lendemain que sa voisine revienne.