Bien décidé à écrire rapidement son roman —il était dans une phase difficile et, pour lui accorder une maigre avance, son éditeur demandait qu’il lui envoie les cinquantes premières pages du manuscrit— Marc Hodges avait commencé son enquête. Tout d’abord, comme à son habitude, il avait fréquenté les cafés. Le petit village de Recloses n’en ayant aucun, il s’était contenté de ceux de Fontainebleau susceptibles de diffuser les informations locales et donc, essentiellement des quatre installés autour de la place du marché. Ainsi, au café des Halles, il avait offert à boire à l’inspecteur Mollé —en dehors du service bien entendu— et l’avait longuement incité —Mollé adoptant l’air inspiré d’un chef d’orchestre inspiré— à parler de l’affaire. Mais comme ce dernier ne savait rien de plus que ce qui était paru dans la presse, ses révélations n’étaient rien d’autre que des intuitions personnelles; or sa carrière ne plaidait guère en faveur de leur caractère exceptionnel. «C’est encore un coup des braconniers, comme en 74, la vieille devait se balader, elle a vu ce qu’elle ne devait pas voir…» «Mais», objecte Hodges, «elle n’a pas été tuée d’un coup de fusil…» «C’est vrai… pas besoin… une vieille comme ça c’est fragile…» «Il semble qu’elle n’ait pas été tuée sur place…» «Paraît… faudra encore le prouver…» Hodges comprit que Mollé, malgré la hauteur de ses sous-entendus, ne savait rien. Sa tournée des bistrots lui coûta près de trente euros et ne lui rapporta rien: personne ne savait rien de sérieux… ragots, ragots, ragots…

Il décida d’aller visiter les lieux où avait été trouvé le cadavre. Un matin, dès que le soleil fut levé, il mit de bonnes chaussures de marche, alla garer près de l’hippodrome de la Solle et suivit les balises du sentier de randonnée. Il ne tarda pas à atteindre l’abri sous roche pompeusement baptisé «grotte»: un triple ruban de plastique à bandes rouges et blanches en interdisait l’accès; un avis indiquait «accès interdit jusqu’à nouvel ordre». Rien de spectaculaire: de nombreuses traces de pas entourant les rochers imprimées dans le sable montraient que le lieu avait été un objet de visite intense et qu’il n’y aurait certainement aucun indice important à découvrir à l’extérieur. Quant à l’intérieur, la police s’en était certainement occupée et elle devait être mieux équipée que lui… Hodges s’éloigna un peu, s’assit sur un rocher pour avoir une vue d’ensemble: il lui fallait s’imprégner du décor, il voulait se mettre à la place du ou des meurtriers, comprendre pourquoi ils avaient choisi ce lieu si touristique. Il but une longue goulée de la bouteille d’eau minérale qu’il avait emportée dans son sac à dos, grignota une barre de chocolat… Le temps était humide, l’air semblait empli d’eau, des odeurs de champignon et de bois pourrissants lui donnaient une épaisseur certaine. Aux alentours du sentier de hautes fougères rendaient la marche difficile: le meurtrier n’avait pu venir que par le sentier en portant son cadavre. Sinon, il aurait laissé des traces remarquables dans le sable de gré toujours mouillé du sentier. Or, semblait-il, personne n’avait remarqué rien de tel. Dans ce cas, il n’avait pu qu’emprunter la portion de sentier la plus proche de la route nationale, quelques centaines de mètres tout au plus. Marc Hodges décida d’inspecter soigneusement ce trajet. Il sortit son appareil photo numérique, prit une série de clichés de la grotte, et recommença très lentement sa marche.