Âgé d’une quarantaine d’années, le colonel de gendarmerie Morel était un homme courtois qui aurait pu être dans la cavalerie si la cavalerie avait encore un sens. L’épithète «chevaleresque» lui aurait en effet bien convenu car il avait non seulement du cavalier la prestance et l’assise mais aussi l’espèce d’approche supérieure des événements qui est l’apanage de ceux qui sont —non au-dessus— mais plus hauts que les autres: il ne vivait pas la guerre des polices comme une nécessité et n’avait d’autre ambition de carrière que celles de ne pas perdre sa vie en actions inutiles et de mener à bout les tâches qu’il avait à mener à bout. C’était un homme de décisions.

Lorsqu’il fut prévenu par la commissaire Mollet, il convoqua aussitôt les adjudants Brichot et Mortemart (ces sortes de noms ne s’inventent pas…) et les expédia à Recloses pour vérifier l’état de la pierre tombale de Saniette Gallardon, mère de Zita Gallardon et se faire leur propre idée de la situation. Ces deux militaires avaient ordre de l’appeler aussitôt pour lui rendre compte, ce que fit l’adjudant Brichot dès que leur conviction fut faite: «Mon colonel, il semble en effet que la pierre tombale en question a été descelée… peut-être même déplacée. L’adjudant Mortemart et moi-même avons constaté une fente de trois millimètres sur le côté gauche du monument funéraire…» Le colonel leur ordonna de revenir faire un rapport et, fort de la constatation de ses hommes en qui il avait toute confiance, appela le tribunal de Fontainebleau pour obtenir une exhumation judiciaire puis Zita Gallardon, la plaignante: «Madame, mes hommes ont en effet constaté des désordres sur la pierre tombale de votre mère, acceptez-vous que nous la fassions ouvrir pour en vérifier l’état?» Zita Gallardon acquiesça: «Demain à dix heures, nous ferons rouvrir la tombe, nous avons besoin de votre présence ou de celle de n’importe quel adulte de votre famille…» «Je serai là», dit Zita Gallardon avec assurance.

Le lendemain, à l’heure dite, la tombe fut ouverte. On y trouva le cercueil de chêne qui devait contenir la grand-mère mais son couvercle était déplacé et le cadavre de la grand-mère avait disparu. Mme Gallardon fut aussitôt conduite à la morgue dans le fourgon de gendarmerie et ne put que constater ce dont tout le monde se doutait déjà: le cadavre de la grotte d’Arnette était celui de Mme veuve Saniette Gallardon. Interrogée sur cet étrange déplacement, Mme Gallardon ne put fournir aucune réponse satisfaisante qui aurait orienté l’enquête.

Bien qu’un déplacement de cadavre soit un délit conséquent qui exigeait que l’enquête se poursuive, l’hypothèse d’un meurtre était désormais levée: pour le colonel et ses hommes il s’agissait certainement d’un rituel stupide de quelques sataniques (ou autres gothiques) désœuvrés.

Il y avait là, sans aucun doute, un début sérieux de piste à suivre.