Marc Hodges avait décidé de faire de son nouveau roman —qu’il intitulerait «Le cadavre de la grotte d’Arnette»— ce que les journalistes ne manqueraient pas d’appeler «une grande fresque sociale» —c’est d’ailleurs ce qu’indiquerait le prière d’insérer envoyé par son futur éditeur à tous les journaux d’Europe— dans laquelle il décrirait la situation psychologique et matérielle de son époque montrant comment on était passé de quelque chose comme une pureté naïve combattante des années 60 à ce qu’il appellerait «l’intégration biologique de la libre entreprise», c’est-à-dire l’installation sournoise dans les motivations inconscientes de chacun de la nécessité de la concurrence et, corrélativement, de celle «de se vendre».

Ça, bien sûr, c’était le discours de présentation —celui qu’il tiendrait dans les interviews auxquels il serait soumis et, notamment, à la télévision (enfin ça dépendrait de l’émission: dans une émission de variété, il faudrait présenter cette analyse de façon plus légère, au travers d’anecdotes par exemple…)— le reste était à écrire. Mais ça ne devrait pas être trop difficile: il n’avait qu’à regarder autour de lui et choisir ses modèles parmi les personnes réelles qu’il connaissait, mélangeant les traits des uns et des autres pour les rendre relativement méconnaissable —quoique un peu de «roman à clefs» n’était pas pour lui déplaire (il faudrait alors choisir des personnes assez connues pour que les clefs ne soient pas trop difficiles à déchiffrer). Pour le reste, une bonne ligne fictionnelle: au départ un cadavre étrangement «égaré» dans une fausse grotte d’une forêt des plus civilisée (un peu de psychanalyse sauvage: la régression, le criminel signait ainsi un rapport au fœtus intéressant); une vielle dame (représentation d’innocence et de gentillesse: il faudrait renverser cette image au cours du récit): on découvrirait que cette vieille dame était en fait une «grande dame», la seule héritière d’une dynastie éteinte avec elle, (quelque chose comme les De Suze ou les Guermantes —enfin un nom à trouver qui sonnerait aristocratique—). Cette vieille dame était à la tête d’une fortune non néligeable… plutôt elle détenait des secrets redoutables… plutôt elle avait recueilli des correspondances privées de personnalités internationales… Il affinerait au fur et à mesure de l’écriture. En tous cas, la situation sociale et politique de cette vieille grande dame (au départ un cadavre quelconque) lancerait le roman sur une trame de roman policier, ce qui assurerait le suspense. C’est sur ce suspense que se déroulerait la description sociale… Tout cela s’annonçait plutôt bien.