«On dirait le médaillon de grand-mère…» dit Emma, adolescente d’une quinzaine d’années coiffée à la punk avec une crête rouge vif et six anneaux multicolores perçant le lobe de son oreille gauche qui feuilletait négligemment un vieux quotidien qui traînait sur la table du salon de sa mère, «Il lui ressemble vachement» «Qu’est-ce que tu dis?» hurla sa mère, prénommée Zita, et qui, à la cuisine, les mains dans de la parte à tarte, la tête sous la hotte aspirante, n’entendait pas grand chose. Emma cria: «On dirait le médaillon de grand-mère!…» Zita s’essuya les mains à son tablier, sortit la tête de sous la hotte: «Pourquoi parles-tu du médaillon de grand-mère?» «Il est dans le journal!» «Fais voir!» La mère s’empara du quotidien: «C’est un vieux journal, il a au moins une semaine» «D’accord mais on dirait quand même le médaillon de grand mère» «Tu sais bien que nous l’avons enterré avec elle…» Elle examine la photographie: «C’est vrai qu’il lui ressemble mais… il doit y en avoir des centaines comme ça…» «N’empêche, insiste la gamine accrocheuse, il lui ressemble vachement et puis…» «Et puis quoi?» demande sa mère vaguement excédée. «Et puis, le portrait de la vieille dame aussi!» «Quel portrait?» demande la mère, «Celui qu’ils font du cadavre…» «Du cadavre?» «Du cadavre!…» «fais voir!…» La mère lit lentement l’article: «Ouais, tu as raison… mais la notre de grand-mère, elle est au cimetière, nous l’y avons emmenée il y a vingt jours et…» «ben justement» insiste la gamine à qui ses fréquentations gothiques ont donné quelques idées peu orthodoxes. «Justement quoi?» Emma, s’approche de sa mère, montre du doigt une ligne et lit: «La mort remonte à une quinzaine de jours… Ça correspond!» La mère relit très attentivement l’article: «C’est vrai que c’est bizarre, mais quand même!» «Les profanations de cimetière, ça existe» insiste la gamine. «Des malades…» éructe la mère, «Peut-être, mais…» «Il n’y a pas de mais… Cet après-midi je vais faire un tour au cimetière mais n’en parle à personne, je ne veux pas avoir l’air ridicule», «D’accord… je peux venir avec toi?» «Ouais… en attendant tu ferais mieux de mettre la table, papa ne va pas tarder et tu sais qu’il aime manger à l’heure!…» «Ok, ça va, ça va, y a pas le feu…» «Et tâche de ne pas me parler sur ce ton, tu sais que je n’aime pas ça» dit la mère jetant le quotidien sur la table du salon et retournant à sa cuisine.

Emma prend le journal, va chercher une paire de ciseaux, découpe l’article et le glisse dans une de ses poches puis, elle replie le journal, le met sous la cheminée avec tout ce qui est nécessaire à allumer le feu puis, d’un pas traînant, sans se presser le moins du monde, commence à mettre la table.