Bien que confiant en sa capacité imaginative, Marc Hodges n’ignorait pas que tout récit, pour donner l’illusion du réel, avait besoin de traiter du monde de la façon dont les hommes concernés en parlaient généralement. Cette règle élémentaire d’écriture impliquait seulement qu’il ne fasse pas parler un commissaire comme un enfant de chœur ou une charcutière comme un professeur de Sorbonne. Encore que… Il savait aussi que le pittoresque de tel ou tel personnage pouvait reposer sur de telles aberrations apparentes. Bref, pour un romancier tout était possible, à condition qu’il garde la mesure.

C’est ainsi qu’il décida de faire débuter son roman par un «Avis de recherche de la police nationale». Il consulta donc le site consacré aux personnes disparues et choisit la rubrique des personnes décédées. Il y trouva la fiche de la vielle dame: «Dans l'intérêt d'une enquête diligentée par le Service Régional de Police Judiciaire de Melun, il y a lieu d'identifier la personne décédée représentée sur les photographies suivantes. Personne non identifiée (Reconstruction du visage). IDENTIFICATION DE PERSONNE DECEDEE. Signalement : femme de type européen, apparemment âgée de plus de 60 ans, taille entre 1,52 m et 1,58 m, corpulence mince, (poids estimé à 45kg), pointure 35/36, cheveux châtains grisonnants. Signe particulier : présente une arthrose déformante aux doigts des mains. Dentition: absence totale de dentition (port probable d'un dentier). Objet : un médaillon en or en forme de cœur pouvant s’ouvrir contenant des cheveux.» Un mauvais dessin censé reproduire le visage accompagnait cette description ainsi qu’un horrible visage en cire qui faisait de la vielle inconnue bien plus une sorcière d’Halloween qu’une vieille dame. Il aurait pu utiliser cette description telle quelle mais il éprouvait quelque scrupule: transposer le réel sans transformation lui paraissait accomplir une mauvaise action; il avait besoin, pour se justifier, de mettre sa touche de romancier. Il écrivit donc sur sa première page: «Il était à peu près dix heures du matin quand l’attention de Charles Bréauté, venu au commissariat de Fontainebleau déclarer la perte de son passeport, fut attirée par l’avis de recherche suivant: Dans l'intérêt d'une enquête diligentée par le Service Régional de Police Judiciaire de Melun, il y a lieu d'identifier la personne décédée représentée sur les photographies suivantes. Personne non identifiée (Reconstruction du visage). IDENTIFICATION DE PERSONNE DÉCÉDÉE. Signalement: femme de type européen, apparemment âgée de plus de 65 ans, taille entre 1,50 m et 1,55 m, corpulence mince, (poids estimé à 40kg), pointure 33/35, cheveux gris. Signe particulier : présente une arthrose déformante aux doigts des pieds. Dentition: absence totale de dentition (port probable d'un dentier). Objet: un médaillon en or en forme de cœur pouvant s’ouvrir contenant des cheveux.»