Si Évelyne faisait parfois preuve d’astuce dans son pragmatisme, elle ne brillait ni par l’intelligence ni par l’esprit d’initiative. Son choix d’une carrière de fonctionnaire —même si c’était dans la police— lui avait été dicté davantage par le besoin d’une situation stable que par un désir d’aventure. En cela, contrôler les ceintures de sécurité des automobilistes tranquilles sortant de leur garage ou relever les taux d’alcoolémie à la sortie des boîtes de nuit, ou planquer un radar à la sortie d’un virage au bas d’une descente —toutes tâches certes utiles quoiqu’un peu viciées mais sans grand risque— lui convenait bien mieux que poursuivre un truand ou s’impliquer dans une enquête difficile. Par dessus tout, elle appréciait faire le planton au chaud dans le commissariat. Aussi, cette histoire de lettres commençait à lui pourrir la vie car il lui fallait prendre une décision. Elle ferma son livre, but un café et pris sa décision: personne n’ayant su ce qu’était devenue la première lettre et cette ignorance ayant été sans incidences, elle allait faire comme si elle n’avait pas existé mais auparavant, elle allait prendre ses précautions: elle demanda à un de ses collègues de la remplacer quelque secondes et se réfugia dans les toilettes. Elle mit ses gants de service, ouvrit l’enveloppe qu’elle déchira en multiples petits fragments qu’elle jeta dans les toilettes et lut la seconde lettre:

«Je m’ennuie encore. Toujours trop. Malgré mon argent, je m’emmerde. Mais personne ne bouge ni ne veut jouer avec moi… aussi, j’insiste, je viens de tuer un autre mec, vous trouverez son corps dans la grotte d’Arnette, parcelle 242 de la forêt…»

Evelyne replia la lettre, la mit dans la poche de sa veste d’uniforme, tira la chasse d’eau et sortit des toilettes.