Albertine termina très tard son enquête dans le squat de Moret-sur-Loing. Elle ne repassa donc pas au commissariat. Le lendemain la jeune planton qui avait reçu la lettre de l’adolescent était à la veille d’une période de vacances. Or, distraite parce qu’elle avait en ce moment des problèmes avec un fiancé qui semblait se lasser de sa compagnie, la tête toujours ailleurs, elle avait oublié de transmettre la consigne à celui qui devait être le planton du lendemain et de lui indiquer où était l’enveloppe à en-tête de l’hôtel Cyprus. Rien de bien grave dans tout cela si ce n’est que de grands événements dépendant souvent d’une succession de faits infimes qui passent inaperçus. Lorsque, huit jours plus tard, après avoir essayé de séduire à nouveau — avec un succès mitigé il faut bien le dire— son plombier de fiancé en allant avec lui —c’était une période de creux pour le tourisme et elle avait, sur Lastminute.com, trouvé un séjour en promotion— s’ennuyer —ils ne pouvaient pas s’offrir ce qui en fait le charme— dans les rues de Marrakech, c’est la commissaire Albertine Mollet qui avec mari et enfants s’était tirée dans un camp de vacances du Jura pour se ressourcer en s’épuisant dans du ski de fond, discipline sportive qu’elle ignorait jusque-là.

Bref, de coïncidence en coïncidence, l’enveloppe de l’adolescent aurait pu subir le sort de ces lettres dont la presse nous entretient de loin en loin: disparaître pendant quelques dizaines d’années pour, lors de leur réapparition apparaître non plus pour ce qu’elles étaient mais comme des documents d’intérêt historique.

Par un autre hasard, il n’en fut rien. Vingt jours après le dépôt de l’enveloppe, un autre flic, à son tour planton, obsédé par l’ordre, se mit à ranger les tiroirs du bureau et trouva l’enveloppe. Il demanda alors à ses collègues si certains d’entre eux savaient ce qu’elle faisait là. La jeune planton —appelons-la Evelyne pour simplifier— revenait juste d’acheter des sandwiches pour le sommaire repas de midi des fonctionnaires présents dans le commissariat, se souvint alors que c’était à elle que cette enveloppe avait été remise. Ce qu’elle dit: «Ouais, je sais ce que c’est… Donne-la!» Le planton du jour —prénommé Imad— la lui remit.

Evelyne était bien embêtée: elle ne pouvait pas la remettre à la commissaire sans avouer sa faute. Elle ne pouvait pas la jeter sans commettre une faute plus grave encore.