La commissaire Albertine Mollet était une petite bonne femme sèche, visage en lame de couteau, nez très fin à l’arête longue séparant ses deux yeux à la façon d’un bec d’aigle et lui donnant un regard vif et profond. Elle portait la tête haute comme si elle était toujours à la parade. Cheveux mi-courts mal entretenus, raides, mal coupés qui trahissaient une grande indifférence à l’apparence physique. Son caractère était à l’avenant: vive, presque agitée, autoritaire, détestant perdre son temps en futilités inutiles, elle n’avait aucun complexe vis à vis des hommes qu’elle prenait tous plus ou moins pour de grands enfants. Elle ne ménageait pas ses subordonnés, exigeant toujours d’eux qu’ils soient à la limite de ce qu’ils étaient capable de faire. Autant dire que si certains —ceux pour qui le métier de policier était une vraie vocation— la respectaient et considéraient que ce n’était pas par hasard qu’elle occupait son poste, la plupart avaient du mal à la supporter: elle ne les laissait pas s’endormir dans le confort douillet d’une routine quotidienne. Ceux-là attendaient avec impatience qu’elle puisse être nommé ailleurs.

Pourtant elle était mariée. Elle avait rencontré un jour l’homme qu’il lui fallait: un doux philosophe tranquille qui n’était jamais vraiment sorti de l’adolescence et ne vivait que dans le monde des idées. Son sens du concret était des plus sommaires et s’il n’avait pas eu d’abord sa mère, puis sa femme, pour le prendre en main, il aurait été incapable de survivre dans le monde tel qu’il est. Il pensait, réfléchissait, écrivait des articles profonds qui n’intéressaient personne mais qui lui prenaient beaucoup de temps et qu’il parvenait parfois à publier dans des revues que personne ne lisait et qui, bien sûr, ne le rémunéraient pas. Il n’avait, comme ressource, que les leçons particulières qu’il donnait, ici et là, à quelques bourgeois adolescents qui ne comprenaient rien à ses explications et n’en demandaient pas tant. Chacun y trouvait son compte: les parents, moyennant une somme modique, avaient la conscience tranquille du devoir accompli pour leur progéniture; la progéniture insoucieuse d’un avenir qu’elle savait assuré, faisaient plaisir à ses parents et laissaient le «professeur» rédiger leurs devoirs à leur place. Bref, tout baignait. Albertine aimait son mari Rango qui se laissait suffisamment aimer pour lui avoir fait deux enfants: Kevin, âgé maintenant de quatre ans, et Karcher qui n’en avait pas encore tout à fait deux.